Une capture d’écran toutes les 500 millisecondes. C’est le rythme auquel les téléviseurs Samsung collectaient les habitudes de visionnage de leurs propriétaires texans, selon le procureur général du Texas Ken Paxton. Le 26 février 2026, Samsung Electronics America a accepté de mettre fin à cette pratique en signant un accord avec l’État du Texas, le premier du genre imposé à un fabricant de téléviseurs connectés aux États-Unis.
Des captures d’écran invisibles, deux fois par seconde
La technologie en cause s’appelle ACR, pour Automated Content Recognition. Intégrée dans les téléviseurs connectés de Samsung, elle prend des captures d’écran à intervalles réguliers, analyse le contenu affiché et identifie ce que le spectateur regarde : émissions en direct, films en streaming, jeux vidéo, même les contenus diffusés via des appareils externes branchés en HDMI. Ces données alimentent ensuite un système de publicité ciblée, rapporte BleepingComputer.
Le procureur général du Texas avait déposé plainte en décembre 2025 contre cinq fabricants de téléviseurs, dont Samsung, Sony, LG, et les entreprises chinoises Hisense et TCL. L’accusation : collecte et traitement de données de visionnage sans obtenir le consentement préalable et éclairé des consommateurs, en violation du Texas Deceptive Trade Practices Act (DTPA).
En janvier 2026, un tribunal du comté de Collin avait même accordé une injonction temporaire contre Samsung, confirmant qu’il existait de « bonnes raisons de croire » que les pratiques du fabricant sud-coréen violaient la loi texane. L’injonction a été levée dès le lendemain, mais la procédure judiciaire est restée active jusqu’à cet accord amiable.
200 clics pour comprendre ce qu’on accepte
Le détail le plus frappant de l’affaire concerne l’interface de consentement elle-même. Selon les documents judiciaires cités par BleepingComputer, accepter la collecte ACR ne nécessite qu’un seul clic. Lire les conditions de confidentialité et comprendre réellement ce à quoi on consent demande plus de 200 clics, répartis sur quatre menus différents.
Le tribunal a qualifié ce mécanisme de « dark pattern », un procédé de conception d’interface qui pousse l’utilisateur vers un choix prédéterminé en rendant l’alternative volontairement complexe. « Le consentement des consommateurs n’est pas éclairé, les choix de confidentialité ne sont pas significatifs, les utilisateurs ne peuvent pas raisonnablement comprendre ce à quoi ils consentent », a tranché le juge dans son ordonnance de janvier.
Samsung plie, les quatre autres résistent
Selon le communiqué officiel du bureau du procureur général du Texas, l’accord contraint Samsung à cesser toute collecte ou traitement de données ACR sans avoir obtenu le consentement explicite des consommateurs texans. Le fabricant doit aussi mettre à jour rapidement ses téléviseurs pour intégrer des écrans de divulgation et de consentement « clairs et visibles ».
Samsung a réagi en affirmant ne pas reconnaître que ses pratiques violaient la réglementation texane. « Samsung permet à ses utilisateurs de contrôler leur vie privée et de modifier leurs paramètres de confidentialité à tout moment », a déclaré un porte-parole de Samsung Electronics America à BleepingComputer, tout en acceptant de « renforcer ses divulgations en matière de confidentialité ».
Les quatre autres fabricants poursuivis, Sony, LG, Hisense et TCL, n’ont pas bougé. Le procureur général Paxton a salué la réactivité de Samsung tout en prévenant les retardataires : « Ces entreprises seront tenues responsables, et nos actions en justice contre elles se poursuivront. »
Un précédent qui remonte à 2017
Ce n’est pas la première fois qu’un fabricant de téléviseurs se fait rattraper par la justice américaine pour espionnage de ses clients. En 2017, Vizio, alors filiale de Walmart, avait versé 2,2 millions de dollars pour régler des accusations similaires portées par la Federal Trade Commission et le procureur général du New Jersey. La marque avait collecté les données de visionnage de 11 millions de consommateurs via une fonction baptisée « Smart Interactivity », activée par défaut.
La différence, neuf ans plus tard : la technologie ACR s’est généralisée à l’ensemble de l’industrie. Samsung, Sony, LG, Hisense, TCL, Vizio, pratiquement tous les fabricants de téléviseurs connectés l’utilisent désormais sous une forme ou une autre. Le marché des données de visionnage génère des revenus publicitaires substantiels, ce qui explique pourquoi le simple fait de vendre un téléviseur ne suffit plus à rentabiliser la production pour ces industriels.
Le Texas, nouveau shérif de la vie privée numérique
L’accord Samsung s’inscrit dans une offensive plus large du procureur général texan. Ken Paxton a déposé cinq poursuites « anti-PCC » (Parti communiste chinois) en quatre jours fin février 2026, ciblant des entreprises accusées de fournir au gouvernement chinois un accès aux données de consommateurs américains via la loi chinoise sur la sécurité nationale.
Pour les consommateurs européens, la situation diffère. Le RGPD impose déjà un consentement explicite et éclairé avant toute collecte de données personnelles, et les dark patterns sont dans le viseur du Comité européen de la protection des données depuis 2022. Les fabricants de téléviseurs vendus en Europe sont théoriquement soumis à des règles plus strictes, même si les associations de consommateurs comme UFC-Que Choisir alertent régulièrement sur le manque de transparence des appareils connectés.
L’accord texan pourrait servir de modèle pour d’autres États américains. La Californie, le Colorado et le Connecticut disposent déjà de lois sur la vie privée numérique qui pourraient être mobilisées contre les mêmes pratiques. Les procès contre Sony, LG, Hisense et TCL, toujours en cours au Texas, donneront le ton pour la suite.