Un robot humanoïde a descendu le tapis rouge de la Maison-Blanche, mercredi. Il a pris la parole devant des représentants de 45 pays, remercié l’assemblée, puis quitté la salle sans un mot de plus. La scène, orchestrée par Melania Trump dans le cadre de son sommet mondial sur l’éducation, ressemblait à un pitch de science-fiction. Sauf que cette fois, la Première dame des États-Unis ne plaisantait pas : elle veut que des machines comme celle-ci fassent l’école à vos enfants.
Un robot nommé « Platon », patient et toujours disponible
Le robot en question s’appelle Figure 3. Fabriqué par Figure AI, une startup californienne valorisée à plus de 39 milliards de dollars après sa dernière levée de fonds, c’est un humanoïde bipède conçu pour interagir dans des environnements pensés pour les humains. Mais ce n’est pas la prouesse technique qui a retenu l’attention, c’est le discours qui l’accompagnait.
Dans son allocution, Melania Trump a demandé à l’audience d’imaginer un « éducateur humanoïde nommé Platon ». Littérature, sciences, philosophie, mathématiques, tout le savoir humain serait accessible depuis chez soi, sans horaires et sans contraintes. « Platon sera toujours patient, et toujours disponible », a-t-elle déclaré devant les délégations internationales, selon le communiqué officiel de la Maison-Blanche. « L’IA sera personnifiée. Elle prendra forme humaine. Très bientôt, l’intelligence artificielle passera de nos téléphones à des humanoïdes qui rendent service. »
Le sommet « Fostering the Future Together » (« Construire l’avenir ensemble ») rassemblait des conjoints de chefs d’État et des responsables politiques de 45 pays, dont la France, la Pologne, les Émirats arabes unis et le Maroc. Neuf nations ont présenté leur stratégie nationale d’intégration de la technologie dans l’enseignement. La Maison-Blanche a qualifié cet événement de plus grand rassemblement international jamais organisé par une Première dame américaine.
55 000 dollars l’année, zéro enseignant humain
La vision de Melania Trump ne sort pas de nulle part. Depuis un an, un réseau d’écoles privées appelé Alpha School fait parler de lui aux États-Unis. Le concept : des élèves de 6 à 18 ans passent deux heures par jour devant un logiciel d’IA qui gère l’intégralité du programme scolaire. Le reste du temps est consacré à des activités pratiques et du sport. Tarif affiché pour le campus de Chicago : 55 000 dollars par an, selon Hoodline. Pas de professeurs traditionnels, pas de cours magistraux.
Linda McMahon, secrétaire à l’Éducation nommée par Donald Trump, s’est rendue sur un campus Alpha School pour saluer cette « opportunité », rapporte CNN. Le paradoxe saute aux yeux : McMahon est actuellement en train de démanteler le ministère fédéral de l’Éducation qu’elle dirige, conformément à un plan décrit par le syndicat national des enseignants (NEA) comme la plus grande menace institutionnelle contre l’école publique américaine depuis des décennies.
Pendant que la Première dame vantait les vertus des robots éducateurs, l’administration annonçait en parallèle la création d’un nouveau conseil technologique présidentiel (PCAST), coprésidé par David Sacks, le « tsar » de l’IA et des cryptomonnaies à la Maison-Blanche. Parmi les membres nommés : Mark Zuckerberg (Meta), Jensen Huang (Nvidia) et Larry Ellison (Oracle), selon le Wall Street Journal. Le signal est clair : l’éducation du futur sera pilotée par la Silicon Valley, pas par les syndicats d’enseignants.
Figure AI, la startup qui rêve plus grand que Tesla
Figure AI n’en est pas à son coup d’essai en matière de visibilité. Fondée en 2022 par Brett Adcock, la société a levé un total cumulé de plus de 1,5 milliard de dollars auprès d’investisseurs comme Microsoft, Nvidia, Intel, Jeff Bezos et OpenAI. Le Figure 3, présenté à la Maison-Blanche, est la troisième génération de son humanoïde bipède. La startup se positionne comme une alternative à Optimus, le robot humanoïde de Tesla, dont Elon Musk promet depuis 2021 qu’il révolutionnera le travail physique.
Contrairement à Tesla, qui développe Optimus pour ses propres usines, Figure AI cible d’emblée des environnements variés : entrepôts, logistique, et désormais l’éducation. Être invité à la Maison-Blanche constitue un coup de communication majeur pour une entreprise dont le produit reste expérimental. Le robot a bien prononcé quelques phrases mercredi, mais les humanoïdes actuels sont encore loin de pouvoir enseigner quoi que ce soit à un enfant de dix ans, comme le reconnaît TechCrunch dans son analyse de l’événement.
La Silicon Valley s’installe dans les salles de classe
L’idée de remplacer les enseignants par des machines dépasse le cadre d’une conférence diplomatique. Depuis deux ans, un mouvement baptisé « microschools » (micro-écoles) se développe dans la tech américaine, porté par des investisseurs et des dirigeants de la Silicon Valley, selon une enquête de Wired. Ces établissements, souvent privés et très coûteux, réduisent le rôle de l’enseignant à celui de superviseur pendant que des logiciels d’IA dispensent les cours. Le modèle séduit une partie des familles aisées californiennes qui y voient une éducation personnalisée, libérée des contraintes du système public.
En Chine, la dynamique est inverse. Pékin investit massivement dans les robots humanoïdes, avec 13 317 unités livrées en 2025, dont 87 % produites par des fabricants chinois, mais les cantonne pour l’instant à l’industrie et à la logistique. L’éducation reste, pour le moment, un territoire réservé aux humains dans la plupart des pays.
Le contraste avec la France est saisissant. Alors que le ministère de l’Éducation nationale multiplie les mises en garde contre l’usage des écrans en classe et a interdit le téléphone portable au collège depuis 2018, Washington met un robot sur un tapis rouge et imagine des « Platon » dans chaque foyer.
Un rêve futuriste, un calendrier flou
Il faut remettre les faits à leur place. Aucun robot humanoïde ne peut aujourd’hui remplacer un enseignant. Les modèles les plus avancés, y compris ceux de Figure AI et de Boston Dynamics, peinent encore à manipuler des objets complexes ou à tenir une conversation naturelle prolongée. Le discours de Melania Trump relève davantage de la prospective que du plan d’action immédiat.
Mais le signal politique est réel. En associant la plus haute tribune diplomatique américaine à un constructeur de robots et à une vision où l’humanoïde remplace le professeur, l’administration Trump pose un jalon. Les 45 pays présents au sommet ont été invités à « s’engager concrètement » : organiser des réunions régionales, collaborer avec le secteur privé, rédiger des lois sur l’éducation technologique.
Le prochain rendez-vous sera régional. Chaque pays membre de la coalition « Fostering the Future Together » doit proposer un plan d’intégration de l’IA dans l’éducation d’ici la fin 2026. En attendant, Figure AI a posté sur X un sobre « Honored to be invited to the White House by the First Lady Melania Trump ». Le robot, lui, n’a rien posté. Il ne sait pas encore utiliser les réseaux sociaux.