Un kit de RAM DDR5 qui coûtait 87 dollars il y a un an en vaut aujourd’hui 370. Les SSD ont doublé. Les cartes graphiques restent introuvables à prix décent. Et voilà que les deux seuls fabricants de processeurs pour PC viennent d’annoncer, à quelques jours d’intervalle, des hausses de 10 à 15 %. Construire un ordinateur en 2026 n’a jamais coûté aussi cher, et la facture n’a pas fini de grimper.

Intel ouvre le bal, AMD suit immédiatement

C’est Nikkei Asia qui a révélé l’ampleur du séisme le 25 mars. Intel a prévenu ses partenaires d’une hausse de 10 % sur l’ensemble de sa gamme de processeurs grand public, Core Ultra en tête. Le média japonais précise qu’AMD emboîte le pas avec une augmentation de 15 % sur les Ryzen, effective dès avril. Les deux géants ont déjà informé leurs distributeurs et assembleurs.

Les chiffres donnent le vertige. Les délais de livraison d’un processeur, qui se mesuraient en jours il y a encore six mois, s’étalent désormais sur 8 à 12 semaines en moyenne. Un dirigeant de fabricant de serveurs travaillant avec Nvidia, AMD et Intel a confié à Nikkei Asia que certains clients patientent jusqu’à six mois pour recevoir leur commande. Les cadences d’usine n’arrivent plus à suivre.

Les datacenters IA aspirent la production

La raison de cette pénurie tient en trois lettres : I, A. La demande de processeurs pour serveurs d’intelligence artificielle a explosé. Nvidia, Broadcom, Google et Amazon absorbent des volumes colossaux de puces pour leurs infrastructures. Intel et AMD, confrontés à une capacité de production limitée, ont fait un choix : prioriser les commandes serveurs, bien plus rentables, au détriment du marché grand public.

Un cadre d’une entreprise de PC gaming l’a résumé sans détour à Nikkei Asia : la production destinée aux consommateurs est comprimée parce que les fondeurs privilégient les processeurs pour centres de données. Le résultat concret, c’est que HP et Dell peinent à obtenir suffisamment de processeurs pour honorer leurs propres commandes. L’écart entre la demande et le stock disponible se creuse depuis fin février, selon le rapport.

La tempête parfaite du PC en 2026

Cette hausse des CPU s’ajoute à une cascade de problèmes qui frappent le marché PC depuis plusieurs mois. La mémoire vive DDR5 a vu ses tarifs multipliés par quatre en Europe et aux États-Unis, portée par la même logique : Samsung, SK Hynix et Micron redirigent leur production vers la mémoire HBM destinée aux accélérateurs IA. Micron a qualifié la situation de « extrêmement sévère ». Tim Cook a reconnu devant les analystes d’Apple que la pénurie de DRAM risquait de rogner les marges de l’iPhone.

Pour mesurer l’impact concret, prenons une configuration gaming milieu de gamme. En septembre 2025, un kit Corsair Vengeance DDR5-6000 32 Go se trouvait entre 80 et 110 dollars sur Amazon. Le même kit affiche aujourd’hui 370 dollars, soit plus de quatre fois le tarif initial. Côté processeur, un Ryzen 7 à 329 dollars en passera bientôt à 378 dollars si la hausse de 15 % se confirme. Les SSD NVMe, eux, ont pris entre 30 et 50 % depuis le début de l’année.

En cumulé, une tour qui revenait à 1 200 dollars il y a huit mois dépasse aujourd’hui les 2 000 dollars pour des composants équivalents. Certains assembleurs n’ont tout simplement plus de stock sur les références les plus populaires.

Asus prépare des hausses de 30 %, Ayaneo suspend ses ventes

Les constructeurs répercutent la facture. TrendForce estime que les prix des PC portables pourraient grimper de près de 40 % si la crise persiste. Asus a déjà annoncé des augmentations pouvant atteindre 30 % à Taïwan, son marché domestique. Le fabricant de consoles portables Ayaneo a carrément suspendu les ventes de son Next 2 sous Windows, faute de pouvoir se procurer les composants mémoire nécessaires à un prix viable.

Jose Liao, dirigeant d’Asus, a précisé à Nikkei Asia que 30 % des PC IA de la marque tournent désormais sur des processeurs Arm, contre 20 % l’an passé. HP, Dell et Asus investissent de plus en plus dans l’architecture Arm, perçue comme une alternative plus économe en énergie et moins dépendante des chaînes d’approvisionnement traditionnelles.

Le paradoxe de l’IA qui renchérit la tech

La situation illustre un paradoxe que le marché n’avait pas anticipé. L’intelligence artificielle, vendue comme un levier d’efficacité et de baisse des coûts, provoque à court terme exactement l’inverse. Les géants de la tech engloutissent des quantités phénoménales de puces, de mémoire et d’énergie pour entraîner et faire tourner leurs modèles. En octobre 2025, OpenAI avait signé des lettres d’intention avec Samsung et SK Hynix pour réserver jusqu’à 900 000 wafers de DRAM par mois, soit environ 40 % de la production mondiale. Ces accords, qui n’étaient que des intentions, ont suffi à déclencher une panique sur les marchés de la mémoire.

Côté GPU, la situation n’est pas meilleure. Nvidia peine à satisfaire la demande pour ses puces H200 et B100, et les stocks de cartes graphiques GeForce destinées aux joueurs souffrent de la même logique de priorisation. Les prix de la RTX 5080, quand elle est disponible, dépassent régulièrement de 30 à 40 % le tarif recommandé par Nvidia.

Le trimestre d’avril à juin s’annonce critique

Les analystes interrogés par Nikkei Asia s’accordent sur un point : la situation va empirer avant de s’améliorer. Le trimestre avril-juin 2026 devrait marquer le pic de la pénurie pour les processeurs grand public. Les fonderies ne peuvent pas augmenter leur capacité en quelques semaines ; les nouvelles lignes de production exigent des mois, voire des années de mise en service.

SemiAnalysis, cabinet de recherche spécialisé dans les semi-conducteurs, avait prévenu dès février que la demande cumulée en puces pour l’IA et les serveurs dépasserait la capacité installée mondiale au deuxième trimestre 2026. Ray Wang, analyste chez SemiAnalysis, souligne que chaque goulet d’étranglement résolu dans l’IA génère des modèles plus puissants, qui réclament à leur tour du matériel plus performant. Un cercle vicieux dont les consommateurs ordinaires paient le prix fort.

Pour ceux qui envisageaient de monter ou d’améliorer une machine, le conseil des distributeurs est unanime : acheter maintenant plutôt qu’attendre. La dernière fois que le marché PC a connu une crise de cette ampleur, c’était pendant la pénurie liée au minage de cryptomonnaies en 2021. Cette fois, l’appétit des datacenters IA dépasse de loin celui des mineurs, et la reprise promet d’être plus longue.