Chemise hawaïenne, short cargo et mullet au vent : voilà à quoi ressemblait Palmer Luckey lorsque des officiers de l’armée américaine se bousculaient pour lui serrer la main, en décembre dernier, lors d’une conférence de sécurité en Californie. Ils ne venaient pas parler de réalité virtuelle. Ils venaient parler de drones, de sous-marins autonomes et du logiciel de commandement militaire développé par sa startup, Anduril. Vendredi soir, l’armée de terre des États-Unis a officialisé ce que cette scène laissait deviner : un contrat unique de 20 milliards de dollars sur dix ans, le plus gros jamais signé entre le Pentagone et une entreprise de la tech de défense.
120 contrats fusionnés en un seul
Le détail du contrat, publié sur le site du département de la Guerre (war.gov) et confirmé par un communiqué de l’armée de terre (army.mil), décrit un accord « ferme à prix fixe » qui regroupe plus de 120 actions de passation de marchés distinctes en un cadre contractuel unique. Concrètement, Anduril fournira à l’armée sa plateforme logicielle Lattice, un système de commandement et de contrôle dopé à l’intelligence artificielle, ainsi que du matériel intégré, de l’infrastructure de données et de calcul, et des services de support technique.
Le contrat comprend une période de base de cinq ans, avec option pour cinq années supplémentaires. Les 20 milliards représentent la valeur maximale potentielle, non un montant engagé d’emblée. Chaque commande fera l’objet de tarifs pré-négociés avec des remises sur volume, selon army.mil. L’objectif affiché : accélérer le déploiement de capacités technologiques critiques sur le terrain.
« Le champ de bataille moderne est de plus en plus défini par le logiciel. Pour conserver notre avantage, nous devons être capables d’acquérir et de déployer des capacités logicielles avec rapidité et efficacité », a déclaré Gabe Chiulli, directeur technique au bureau du responsable informatique du département de la Guerre.
Viré de Facebook, recruté par le Pentagone
L’histoire de Palmer Luckey ressemble à un scénario hollywoodien. En 2012, à 19 ans, il crée Oculus, une startup de réalité virtuelle rachetée par Facebook pour 2 milliards de dollars en 2014. En 2017, Facebook le licencie après la révélation d’un don à un groupe politique pro-Trump, rapporte TechCrunch. Luckey affirme depuis que ses positions politiques ont été déformées par la presse.
Un an plus tard, il cofonde Anduril (baptisé, comme Palantir, d’après un objet magique du Seigneur des Anneaux). La mission : réinventer la défense américaine avec de l’IA, des drones autonomes et des systèmes de surveillance pilotés par logiciel. Selon le New York Times, qui lui a consacré un long portrait début mars, la startup a généré environ 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires l’an dernier. Elle serait en discussions pour lever des fonds à une valorisation de 60 milliards de dollars, selon TechCrunch.
« Je veux construire ce qui terrorisera nos ennemis les plus dangereux, sans mettre les États-Unis en faillite », résumait Luckey au New York Times. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, après une visite au siège d’Anduril en Californie du Sud, a publié sur les réseaux sociaux : « Nous reconstruisons l’Arsenal de la Liberté. »
Un pivot stratégique contre les drones
Le contrat n’est pas un simple achat de matériel. Le brigadier-général Matt Ross, directeur de la Force interarmées 401, le décrit comme « une étape critique dans l’établissement d’un cadre commun d’interopérabilité anti-drones ». La plateforme Lattice, cœur de l’offre Anduril, est conçue pour intégrer des données provenant de centaines de systèmes interarmées et offrir un commandement centralisé des opérations.
Derrière le jargon militaire, l’enjeu est concret. La guerre en Ukraine et le conflit en cours entre Israël et l’Iran ont démontré que les drones bon marché, pilotés à distance ou semi-autonomes, transforment le combat moderne. Les armées traditionnelles, équipées de matériel coûteux et lent à déployer, peinent à s’adapter. Anduril promet un modèle différent : des plateformes logicielles évolutives, capables d’intégrer de nouveaux capteurs et de nouvelles armes sans repartir de zéro.
L’armée de terre a précisé qu’elle « continue d’évaluer les technologies émergentes » et que ce contrat cadre n’exclut pas la concurrence pour de futurs programmes.
Anthropic, OpenAI, Anduril : trois destins au Pentagone
Le contrat Anduril prend un relief particulier au regard des turbulences que traversent les autres géants de l’IA face au Pentagone. Anthropic, créateur de Claude, poursuit le département de la Guerre devant les tribunaux après avoir été désigné comme risque pour la chaîne d’approvisionnement, à la suite de l’échec d’une négociation contractuelle, comme nous l’expliquions début mars. De l’autre côté, OpenAI a signé son propre accord avec le Pentagone, provoquant le départ de sa responsable robotique, Caitlin Kalinowski, et un tollé parmi ses utilisateurs.
Le contraste est frappant. Là où Anthropic et OpenAI sont nées dans le civil et peinent à concilier leurs engagements éthiques avec les exigences militaires, Anduril a été conçue dès l’origine comme une entreprise de défense. Palmer Luckey n’a jamais caché son ambition de vendre des armes autonomes. Cette transparence, combinée au soutien appuyé de l’administration Trump, lui vaut aujourd’hui la confiance et les milliards de l’armée.
L’Europe en retrait
Côté européen, rien de comparable n’existe. Le projet SCAF (Système de combat aérien du futur), qui associe la France, l’Allemagne et l’Espagne, repose sur une architecture traditionnelle de consortium industriel (Dassault, Airbus) où l’IA occupe un rôle secondaire. Son budget total avoisine 100 milliards d’euros, mais les livrables ne sont pas attendus avant 2040.
En signant un contrat de cette ampleur avec une startup fondée il y a huit ans, l’armée américaine envoie un signal clair : dans la guerre de demain, les fournisseurs d’IA intégrée prendront le pas sur les constructeurs d’avions. Palmer Luckey, 33 ans, en chemise à fleurs, est devenu l’homme à qui le Pentagone confie 20 milliards de dollars pour numériser le champ de bataille.