2 milliards de dollars. C’est le prix que Meta a mis sur la table pour s’offrir Manus, l’une des startups IA les plus en vue de la planète. Trois mois plus tard, ses deux cofondateurs, Xiao Hong et Ji Yichao, ont reçu un message très différent de Pékin : vous ne quitterez pas le pays.
De Pékin à Singapour, la fuite en avant
Manus a surgi sur la scène IA au printemps 2025 avec une vidéo de démonstration qui a fait le tour de la Silicon Valley. Son agent autonome triait des candidatures, planifiait des voyages, analysait des portefeuilles boursiers. La startup affirmait même surpasser Deep Research, le produit phare d’OpenAI sur ce créneau. En quelques semaines, Benchmark, l’un des fonds les plus respectés de la Silicon Valley, menait un tour de table de 75 millions de dollars pour une valorisation de 500 millions.
La réaction n’a pas tardé. Le sénateur républicain John Cornyn a publiquement dénoncé l’opération : « Qui pense que c’est une bonne idée pour les investisseurs américains de subventionner notre plus grand adversaire dans l’IA, pour que le Parti communiste chinois utilise cette technologie contre nous ? » L’élu texan pointait un paradoxe que beaucoup préféraient ignorer : Manus était chinoise, née à Pékin, et les dollars américains alimentaient directement la machine.
Mais Manus jouait un jeu plus subtil que prévu. Pendant toute l’année 2025, la startup a méthodiquement cherché à quitter l’orbite de Pékin. Déménagement du siège et de l’équipe principale de Pékin à Singapour. Restructuration de l’actionnariat. Licenciement de la plupart des employés en Chine, selon Nikkei Asia. Chaque étape rapprochait Manus du statut de société singapourienne, éloignant sur le papier tout lien avec la République populaire.
Meta signe, Pékin encaisse
En décembre 2025, quand les compteurs affichaient plusieurs millions d’utilisateurs et plus de 100 millions de dollars de revenus récurrents annuels, Mark Zuckerberg a frappé. Meta a racheté Manus pour un montant compris entre 2 et 3 milliards de dollars, d’après les sources du Financial Times et de Nikkei Asia. Le géant américain a même ajouté une clause qui aurait pu passer pour une provocation : tous les liens avec les investisseurs chinois seraient coupés, et les opérations en Chine seraient fermées.
Pour Meta, l’opération faisait sens. Zuckerberg a parié l’avenir de son entreprise sur l’intelligence artificielle après l’humiliation du metaverse, et Manus apportait une technologie d’agent IA que ses équipes internes n’avaient pas réussi à développer aussi rapidement. Pour Manus, c’était la consécration : de startup pékinoise à joyau d’un des cinq plus grands groupes technologiques au monde, en moins d’un an.
Mais Pékin n’a pas applaudi.
La Chine a un nom pour ça
En mandarin, on appelle ça « vendre les jeunes pousses » (卖青苗) : des entreprises technologiques chinoises qui s’expatrient et se vendent à des acheteurs étrangers avant d’avoir atteint leur pleine maturité, emportant avec elles leur propriété intellectuelle et leurs talents. C’est précisément ce que les autorités reprochent à Manus.
Le Financial Times a révélé mardi 25 mars que les cofondateurs Xiao Hong et Ji Yichao avaient été convoqués ce mois-ci par la Commission nationale de développement et de réforme (NDRC), le puissant organe de planification économique chinois. Le message était limpide : pas de voyage à l’étranger tant que l’enquête sur la conformité de la vente à Meta avec les règles d’investissement étranger n’est pas terminée.
Aucune charge formelle n’a été déposée. Pékin qualifie la procédure de « revue réglementaire de routine ». Mais dans un pays où la routine réglementaire a déjà détruit des empires économiques, la nuance a de quoi glacer.
Le précédent Jack Ma hante encore la tech chinoise
En octobre 2020, Jack Ma, fondateur d’Alibaba et homme le plus riche de Chine, a prononcé un discours critique envers les régulateurs financiers lors d’un forum à Shanghai. Ce qui a suivi est devenu un cas d’école en matière de représailles étatiques. Ma a disparu de la vie publique pendant des mois. L’introduction en Bourse d’Ant Group, qui devait lever 37 milliards de dollars dans ce qui aurait été la plus grosse IPO de l’histoire, a été annulée du jour au lendemain. Alibaba a écopé d’une amende de 2,8 milliards de dollars.
Le régime ne s’est pas arrêté là. Pendant deux ans, Pékin a systématiquement démantelé son propre secteur technologique florissant : réglementations draconiennes sur les jeux vidéo, les cours particuliers en ligne, les plateformes de livraison. Des centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière ont été effacés. Didi, le Uber chinois, a été retiré des app stores quelques jours après son introduction à Wall Street.
Le message était clair : aucune entreprise chinoise n’opère hors de portée du Parti. Et aucun entrepreneur ne peut se croire assez grand pour défier le système.
L’IA, enjeu trop stratégique pour être bradée
L’affaire Manus s’inscrit dans un contexte bien plus large que le simple rachat d’une startup. Les États-Unis et la Chine sont engagés dans une course frontale à l’intelligence artificielle, avec des milliards injectés de chaque côté, des restrictions sur les exportations de puces Nvidia vers la Chine, et une bataille féroce pour attirer les meilleurs chercheurs. D’après une enquête du New York Times publiée en novembre 2025, les talents IA chinois les plus brillants gravitent de plus en plus vers les entreprises américaines.
Pour Pékin, voir Manus, ses algorithmes, ses données et son équipe passer dans l’escarcelle de Meta n’est pas une simple transaction commerciale. C’est une perte stratégique dans une guerre technologique où chaque avantage compte. La Chine investit massivement dans ses propres champions IA, de Baidu à ByteDance en passant par DeepSeek. Qu’une de ses startups les plus prometteuses choisisse de déserter pour la Silicon Valley est vécu comme une trahison.
Coincés entre deux superpuissances
Les fondateurs de Manus se retrouvent dans une position inédite : trop chinois pour Washington, trop américains pour Pékin. Le sénateur Cornyn les voyait comme une menace à la sécurité nationale américaine. La NDRC les considère comme des transfuges. La relocalisation à Singapour, présentée comme une solution élégante, n’a convaincu ni l’un ni l’autre camp.
Meta, de son côté, a assuré que tous les liens avec la Chine seraient coupés après l’acquisition. Mais couper les liens juridiques et financiers ne suffit pas à effacer l’origine d’une technologie aux yeux des régulateurs des deux côtés du Pacifique.
Pour l’instant, Xiao Hong et Ji Yichao restent en Chine, sans date de fin pour l’enquête. La transaction Meta-Manus n’a pas été formellement bloquée, mais elle n’est plus tout à fait la même quand les créateurs du produit ne peuvent pas rejoindre l’entreprise qui les a achetés. Le prochain épisode dépendra de ce que Pékin veut vraiment : un simple rappel à l’ordre, ou un exemple qui dissuadera la prochaine startup IA chinoise de regarder vers l’Ouest.