Le Dow Jones a perdu 800 points en une seule séance cette semaine. Le coupable n’est ni un krach obligataire, ni une faillite bancaire. C’est un billet de blog.

Un « exercice de pensée » qui affole les marchés

Alap Shah, 45 ans, analyste financier et entrepreneur tech resté dans l’ombre pendant vingt ans, a cosigné avec la firme de recherche Citrini un rapport intitulé « The 2028 Global Intelligence Crisis ». Le texte prédit qu’en juin 2028, l’intelligence artificielle fera grimper le chômage américain au-dessus de 10 % et précipitera le Dow Jones dans une spirale descendante, rapporte Wired. Les agents IA remplaceraient les travailleurs, les consommateurs dépenseraient moins, les entreprises licencieraient en cascade.

Rien de foncièrement nouveau dans le propos. Le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, a lui-même estimé que la moitié des emplois de bureau d’entrée de gamme seraient bientôt supprimés. En février, la publication de nouveaux outils « agentiques » par Anthropic et OpenAI avait déjà provoqué une vente massive sur les marchés, selon le New York Times. Le rapport Citrini a pourtant frappé avec une force inattendue.

DoorDash, bouc émissaire désigné

Le texte de Shah et Citrini désigne DoorDash comme l’exemple type de l’entreprise condamnée. Selon eux, les plateformes de livraison sont des intermédiaires dont les jours sont comptés : demain, les consommateurs enverront leurs agents IA négocier directement avec les restaurants et les livreurs, sans passer par une application. L’analyse a fait perdre plusieurs milliards de dollars de capitalisation aux entreprises du secteur logistique, rapporte Yahoo Finance.

Ali Musa, porte-parole de DoorDash, s’est dit perplexe : « Nous essayions de rationaliser… pourquoi nous ? », a-t-il confié à Wired. L’entreprise travaille déjà avec des modèles de langage depuis plusieurs trimestres, et ses résultats continuent de progresser.

Ben Thompson, fondateur de la lettre d’analyse Stratechery, a publié une réponse acerbe. Le rapport, écrit-il, offre « un récit séduisant qui, au moindre examen, ne tient pas debout sur le plan économique ». DoorDash ne se résume pas à un algorithme de mise en relation : l’entreprise gère un réseau de livreurs, des remboursements, de la conformité réglementaire. Des briques que des agents IA ne peuvent pas reconstituer du jour au lendemain.

Citadel Securities sort les données

La réponse la plus percutante est venue de Citadel Securities, l’un des plus gros teneurs de marché au monde. Dans une note signée Frank Flight, la firme aligne les chiffres : le taux de chômage américain s’établit à 4,28 %, les dépenses d’investissement dans l’IA représentent 2 % du PIB (650 milliards de dollars), et les offres d’emploi pour les ingénieurs logiciels progressent de 11 % sur un an.

Citadel enfonce le clou : « Pour que l’IA produise un choc de demande négatif durable, il faudrait une accélération massive de l’adoption, une substitution quasi totale du travail, aucune réponse budgétaire, une absorption nulle par l’investissement, et une montée en charge illimitée de la puissance de calcul. » Cinq conditions simultanées que l’histoire économique n’a jamais réunies.

Les données de la Réserve fédérale de Saint-Louis, citées par Citadel, montrent que l’utilisation quotidienne de l’IA générative au travail reste stable depuis des mois. Pas d’inflexion vers le haut, pas de signe de remplacement massif imminent. La firme rappelle un principe d’histoire économique : la diffusion technologique suit une courbe en S, pas une exponentielle.

Un marché à fleur de peau

L’épisode n’est pas isolé. Plus tôt en février, une petite entreprise valorisée à moins de 6 millions de dollars, reconvertie de la vente de machines à karaoké vers la logistique pilotée par IA, avait publié un rapport vantant des gains d’efficacité dans le chargement de semi-remorques. Le texte avait suffi à faire fondre plusieurs milliards de capitalisation de grandes entreprises de transport, rapporte Yahoo Finance.

Le problème est structurel, analyse Steven Levy dans Wired. Wall Street oscille entre euphorie et panique sur l’IA. Les cours montent quand les entreprises annoncent des investissements massifs. Puis un rapport alarmiste rappelle que personne ne sait vraiment comment l’IA transformera l’économie, et les mêmes investisseurs se précipitent vers la sortie.

Block, la preuve que le doute n’est pas absurde

La nervosité de Wall Street n’est pas totalement irrationnelle. Cette même semaine, Jack Dorsey a annoncé la suppression de 4 000 postes chez Block, soit 40 % des effectifs, alors que l’entreprise affiche une croissance de 24 % de son bénéfice brut. La raison invoquée : les gains de productivité liés à l’IA rendent une grande partie de l’effectif superflu. Le licenciement n’est pas un signe de faiblesse financière, mais le signal que l’automatisation commence à produire des effets concrets sur l’emploi dans la tech.

Pour les marchés, chaque nouvelle de ce type vient nourrir le doute : le rapport Citrini exagère sans doute les délais et l’ampleur, mais la direction générale qu’il décrit n’est pas fantaisiste.

Alap Shah prépare la suite

Shah a annoncé qu’il publierait un second volet dans les prochains jours, avec des recommandations pour amortir le choc. « Nous avons besoin de prescriptions raisonnables pour que les emplois disparaissent très lentement », a-t-il déclaré à Wired. Pense-t-il que ce texte plus optimiste fera remonter les cours ? « Non, je ne le crois pas. » Le marché réagit aux mauvaises nouvelles, pas aux bonnes intentions.

Le prochain test grandeur nature pour Wall Street : les résultats trimestriels des grandes entreprises tech en avril, qui montreront si les investissements colossaux dans l’IA commencent à générer des revenus concrets, ou si les milliards continuent de partir en fumée.