Trois employés agrippés à une sangle, des baguettes qui volent, des bols de bouillon fumant à quelques centimètres d’un bras mécanique incontrôlable. La scène, filmée dans un restaurant de Cupertino en Californie, a fait le tour des réseaux sociaux en quelques heures. Le coupable : un robot humanoïde censé divertir les clients en dansant entre les tables.

35 kilos de métal en roue libre

L’incident s’est produit dans un restaurant Haidilao, la plus grande chaîne de fondue chinoise au monde avec plus de 1 400 établissements. Un robot AgiBot X2, présenté en grande pompe au CES en janvier dernier, s’est approché un peu trop d’une table de clients pendant sa chorégraphie préprogrammée. Le résultat : des assiettes fracassées, des couverts projetés au sol, et une vidéo publiée sur le réseau social chinois Xiaohongshu qui a rapidement été reprise par ABC News puis par NBC News.

Sur les images, on voit au moins trois serveurs tenter de retenir la machine par une sangle fixée à son cou. L’un d’entre eux consulte son téléphone, probablement pour trouver comment couper le robot via une application. Pendant ce temps, l’humanoïde continue de gesticuler et de traîner ses pieds, indifférent à l’agitation autour de lui.

Haidilao dément tout dysfonctionnement

La chaîne a réagi rapidement. Dans un communiqué transmis à NBC News, Haidilao assure que le robot « ne présentait aucun dysfonctionnement et n’était pas hors de contrôle ». L’explication officielle : un client aurait demandé à rapprocher le robot de sa table, ce qui n’est « pas son cadre d’utilisation habituel ». L’espace réduit aurait perturbé l’exécution de sa chorégraphie.

L’argument a de quoi surprendre. Si un simple déplacement de quelques dizaines de centimètres suffit à transformer un robot danseur en machine à casser de la vaisselle, la question de la sécurité se pose d’elle-même. Joanna Stern, analyste tech en chef de NBC News, a souligné un point central : ce type de robot devrait posséder un bouton d’arrêt d’urgence accessible et clairement identifié. Dans la vidéo, aucun employé ne semble savoir comment stopper la machine.

L’AgiBot X2, vitrine de la robotique chinoise

Le robot impliqué est un AgiBot X2, fabriqué par la startup shanghaïenne AgiBot (anciennement Agilex Robotics). La machine mesure 1,31 mètre, pèse environ 35 kilos et dispose de 25 degrés de liberté dans sa version standard. Ses deux bras articulés peuvent porter jusqu’à 3 kilos chacun, et ses jambes lui permettent d’atteindre 1,8 m/s en pointe, soit la vitesse d’un piéton pressé.

AgiBot a présenté le X2 au CES 2026 comme une solution polyvalente pour l’accueil, le service et le divertissement dans les espaces commerciaux. Le modèle haut de gamme, le X2 Ultra, embarque même un processeur Nvidia Orin NX capable de 157 TOPS (mille milliards d’opérations par seconde) pour du traitement d’intelligence artificielle embarqué. Mais dans le cas du Haidilao de Cupertino, le robot exécutait simplement des mouvements préprogrammés, sans aucune perception de son environnement immédiat.

Des marmites bouillantes, zéro protocole de sécurité

C’est là que le buzz vire au problème sérieux. La fondue chinoise, par définition, implique des récipients remplis de bouillon à plus de 100 °C posés directement sur la table. Un bras robotique qui s’emballe à proximité de ces marmites représente un risque de brûlure réel pour les clients. Si le robot avait renversé un pot de bouillon au lieu d’une assiette, l’incident aurait pu se transformer en accident corporel.

TechCrunch souligne que la question dépasse le simple fait divers. Plusieurs startups investissent massivement dans la robotique de restauration. Pudu Robotics déploie déjà son BellaBot, un serveur sur roues en forme de chat, dans des milliers de restaurants à travers le monde. La startup américaine Shin Starr travaille sur des cuisines entièrement autonomes. Mais le BellaBot ne possède pas de bras, ce qui réduit considérablement les risques. Les humanoïdes, eux, ajoutent une dimension physique autrement plus dangereuse.

La course à l’humanoïde accélère, les normes traînent

L’incident de Cupertino intervient dans un contexte d’accélération mondiale du marché des robots humanoïdes. Selon les données compilées par le cabinet Interact Analysis, 13 317 robots humanoïdes ont été livrés en 2025, dont 87 % fabriqués en Chine. AgiBot fait partie de cette vague, aux côtés d’Unitree, de Fourier Intelligence et du géant UBTECH.

Le problème, c’est que les réglementations n’ont pas suivi. Aux États-Unis, aucune norme fédérale ne régit spécifiquement l’utilisation de robots humanoïdes dans les espaces ouverts au public. La norme ISO 13482, qui encadre les robots de service personnel, existe depuis 2014, mais elle reste peu appliquée et ne couvre pas les scénarios de divertissement en restauration. En Europe, le règlement sur les machines (2023/1230), entré en vigueur en janvier 2027, imposera des exigences de cybersécurité et de sécurité physique pour les robots autonomes, mais la date d’application reste lointaine.

En attendant, la responsabilité retombe sur les exploitants. Et l’incident Haidilao montre que même une chaîne de 1 400 restaurants, qui investit dans un « smart restaurant » robotisé à Pékin depuis plusieurs années, peut se retrouver démunie face à un robot qui casse des assiettes.

Le vrai test : que se passe-t-il la prochaine fois ?

AgiBot n’a pas répondu aux demandes de commentaire de TechCrunch. Haidilao, de son côté, n’a pas précisé si le robot serait retiré du restaurant ou si des mesures correctives seraient mises en place. La question reste ouverte : combien de vidéos virales faudra-t-il avant qu’un cadre réglementaire encadre la cohabitation entre humanoïdes et clients dans les espaces publics ? Le règlement européen sur les machines prévoit de s’y attaquer en 2027. Aux États-Unis, pour l’instant, c’est la vidéo virale qui fait office de régulateur.