250 millions de dollars. C’est la somme que Krafton, le géant coréen du jeu vidéo, devait verser à l’équipe d’Unknown Worlds si Subnautica 2 atteignait ses objectifs de ventes. Pour éviter de signer ce chèque, son PDG a demandé conseil au seul interlocuteur qui ne le jugerait pas : ChatGPT. Le chatbot lui a dressé un plan complet, du licenciement des fondateurs à la prise de contrôle du studio. Krafton a tout suivi à la lettre. Un tribunal du Delaware vient de tout faire voler en éclats.
Un chatbot comme directeur de stratégie
Changhan Kim, PDG de Krafton (l’éditeur derrière PUBG), a acquis Unknown Worlds, le studio californien à l’origine de Subnautica, avec une clause classique dans l’industrie du jeu vidéo : un « earnout », une prime conditionnée aux performances commerciales du prochain titre. Sauf que les projections internes indiquaient un carton. Le bonus pouvait grimper jusqu’à 250 millions de dollars, répartis entre toute l’équipe du studio.
Kim a considéré cette somme comme une « catastrophe financière », selon la décision du tribunal. Plutôt que de consulter ses avocats ou de négocier ouvertement, il s’est tourné vers ChatGPT. D’après les documents judiciaires rendus publics par la Cour de Chancellerie du Delaware, le PDG a insisté auprès du chatbot, qui lui indiquait pourtant que l’earnout serait difficile à annuler. Kim a continué à pousser, demandant des étapes concrètes.
ChatGPT a fini par lui proposer un plan en plusieurs actes. D’abord, créer une cellule interne, baptisée « Project X », chargée de renégocier la prime ou, en cas d’échec, de prendre le contrôle total du studio. Ensuite, contrôler le récit public en affirmant que Subnautica 2 n’était pas prêt, et en rejetant la faute sur les fondateurs. Prendre la main sur les plateformes de distribution, Steam en tête, pour empêcher Unknown Worlds de lancer le jeu sans l’accord de Krafton. Et pour finir, licencier les fondateurs en invoquant un motif fabriqué : ils auraient voulu sortir le jeu trop tôt, mettant la franchise en danger.
Les fondateurs virés, le studio décapité
À l’été 2025, Krafton passe à l’action. Ted Gill, le PDG d’Unknown Worlds, ainsi que les cofondateurs Charlie Cleveland et Max McGuire sont brutalement licenciés. Le studio se retrouve privé de sa direction historique du jour au lendemain. Krafton annonce dans la foulée que Subnautica 2 est reporté, expliquant que les dirigeants sortants n’avaient pas livré un jeu à la hauteur.
La version de Krafton ne tient pas longtemps. Les trois fondateurs portent l’affaire devant la Cour de Chancellerie du Delaware et déposent plainte pour rupture abusive de contrat. Leur thèse est simple : Krafton les a virés pour une seule raison, esquiver le bonus de 250 millions. Les messages Slack internes, les conversations ChatGPT du PDG et les documents du « Project X » sont versés au dossier. Krafton tente de riposter en affirmant que les fondateurs avaient téléchargé des données confidentielles avant leur départ et qu’ils avaient « abandonné leurs responsabilités ». La juge n’y croit pas une seconde.
La juge démonte le plan pièce par pièce
Dans sa décision rendue cette semaine, la juge Lori Will ne mâche pas ses mots. « Aucune des justifications avancées par Krafton n’a de fondement », écrit-elle. Le tribunal considère que le véritable objectif de l’éditeur coréen était d’éviter son exposition financière. La juge relève que Krafton savait que Subnautica 2 était en bonne voie pour déclencher le versement maximal, ce que Kim considérait comme un échec à corriger, pas comme un succès à célébrer.
Sur l’argument du téléchargement de données par les fondateurs, la juge balaie la défense d’un revers. La demande de Cleveland et McGuire de changer de rôle pour se concentrer sur des tâches moins opérationnelles ? Pas un motif de licenciement valable. La soi-disant volonté de sortir un jeu inachevé ? Un prétexte soufflé par ChatGPT et repris tel quel dans les communications internes de Krafton.
La juge ordonne la réintégration immédiate de Ted Gill à la tête d’Unknown Worlds, avec un contrôle opérationnel complet, y compris l’accès à la plateforme Steam. Elle prolonge aussi le délai de l’earnout pour compenser le temps perdu pendant la crise. Cleveland et McGuire, qui avaient déjà accepté de se retirer des opérations quotidiennes, ne sont pas réintégrés, mais leur droit à des dommages et intérêts reste ouvert pour un second procès.
Subnautica 2 sortira en mai, envers et contre tout
Après neuf mois de chaos, une bonne nouvelle pour les joueurs : IGN a révélé en exclusivité que Subnautica 2 entrera en accès anticipé en mai 2026 sur PC et Xbox. Le studio a passé avec succès la revue de jalon interne de Krafton, validant que le jeu est prêt pour une sortie publique. Steve Papoutsis, le responsable mis en place après le licenciement de Gill, a confirmé à l’équipe que « le jeu est dans un état dont nous sommes fiers ».
Krafton, de son côté, a déclaré à IGN « respectueusement ne pas être d’accord avec la décision du tribunal » tout en reconnaissant que le jeu est prêt. L’éditeur explore « toutes les voies juridiques » pour contester le jugement. Le deuxième volet du procès déterminera si Krafton doit effectivement verser les 250 millions de dollars, ou une autre somme, aux équipes d’Unknown Worlds.
Quand l’IA remplace le bon sens
L’affaire Krafton rejoint une liste croissante de cas où des chatbots se retrouvent mêlés à des procédures judiciaires, mais rarement dans ce rôle. Des avocats américains avaient été sanctionnés en 2023 pour avoir cité des arrêts inventés par ChatGPT. Ici, c’est un PDG qui a utilisé le chatbot comme conseiller stratégique pour orchestrer ce que le tribunal qualifie de rupture abusive de contrat. Le résultat est le même : la machine donne des réponses, mais elle ne mesure ni les conséquences légales, ni l’éthique de ce qu’on lui demande.
Pour les joueurs qui attendaient Subnautica 2 depuis l’annonce originale, la lumière revient enfin au bout du tunnel. L’accès anticipé est prévu en mai, avec Ted Gill de retour aux commandes. Le second procès, lui, tranchera la question des 250 millions. Krafton a jusqu’ici refusé de commenter les échanges ChatGPT versés au dossier.