Un million de satellites. C’est le nombre déposé par SpaceX auprès de la FCC, le régulateur américain des télécommunications, pour construire un réseau de calcul informatique en orbite terrestre. Le 19 mars, Blue Origin, la société spatiale de Jeff Bezos, a déposé sa propre demande pour 50 000 satellites baptisés « Project Sunrise », conçus pour effectuer du calcul haute performance directement dans l’espace. Google, de son côté, prépare « Project Suncatcher », avec des prototypes prévus dès 2027. En quelques mois, ce qui relevait de la science-fiction est devenu une course industrielle entre les entreprises les plus puissantes de la planète.

L’IA dévore trop d’énergie sur Terre

La motivation est aussi simple que brutale : les data centers terrestres consomment trop. Trop d’électricité, trop d’eau de refroidissement, trop de terrains. Aux États-Unis, des agriculteurs refusent déjà de céder leurs terres aux géants tech qui veulent y construire des fermes de serveurs. En Scandinavie, les centres de données IA colonisent des zones entières près du cercle arctique pour profiter du froid naturel. Et malgré tout, la demande de calcul explose plus vite que les infrastructures ne peuvent suivre.

L’espace offre une solution théoriquement élégante : énergie solaire gratuite et illimitée, pas besoin de refroidissement par eau, pas de voisins à déranger et, surtout, moins de réglementations contraignantes. Dans sa demande à la FCC, Blue Origin présente explicitement Project Sunrise comme un moyen de « soulager la pression croissante sur les communautés américaines et les ressources naturelles en déplaçant le calcul gourmand en énergie et en eau loin des data centers terrestres », selon TechCrunch.

Quatre géants, quatre stratégies

La bataille prend forme autour de quatre projets distincts, tous déposés auprès du régulateur américain en l’espace de quelques semaines.

SpaceX, forte de son expérience avec Starlink (déjà plus de 6 000 satellites de communication en orbite), vise le plus grand réseau : un million de satellites à énergie solaire capables de fournir jusqu’à 100 GW de puissance de calcul, rapporte le New York Times. Elon Musk a déclaré sur un podcast hébergé par John Collison, cofondateur de Stripe, que « l’endroit le moins cher pour faire tourner de l’IA sera l’espace d’ici 36 mois ou moins ». Il aurait même évoqué la possibilité de fabriquer certains de ses satellites d’IA sur la Lune.

Blue Origin mise sur un réseau plus modeste mais intégré verticalement. Les 50 000 satellites de Project Sunrise s’appuieraient sur TeraWave, une autre constellation que la société développe en parallèle, pour assurer les communications à très haut débit entre les satellites et la Terre. Son avantage : la fusée New Glenn, l’un des lanceurs les plus puissants en service depuis son premier vol l’an dernier, qui pourrait réduire les coûts de mise en orbite si Blue Origin parvient à la réutiliser à cadence régulière.

Google avance avec Project Suncatcher, dont le partenaire Planet Labs lancera deux véhicules de démonstration dès l’année prochaine, selon TechCrunch. Le géant de la recherche, qui détient aussi une participation significative dans SpaceX, joue sur les deux tableaux.

Enfin, Starcloud, une startup soutenue par Google et Andreessen Horowitz avec 34 millions de dollars levés, a déposé ses propres plans pour une constellation de 80 000 satellites. Le responsable du calcul chez xAI, la société d’IA d’Elon Musk, aurait parié avec son homologue chez Anthropic que 1 % du calcul mondial serait effectué en orbite dès 2028.

42 milliards pour un seul gigawatt

Entre la vision et la réalité, un gouffre financier se creuse. Andrew McCalip, ingénieur spatial, a développé un calculateur public permettant de comparer les coûts orbitaux et terrestres. Son estimation : un data center orbital d’un gigawatt coûterait environ 42,4 milliards de dollars, soit presque trois fois l’équivalent au sol. La facture provient principalement de la construction des satellites et de leur mise en orbite.

Le coût de lancement reste le nerf de la guerre. Avec le Falcon 9 de SpaceX, envoyer un kilogramme en orbite revient à environ 3 600 dollars. Selon le livre blanc de Project Suncatcher, il faudrait descendre à 200 dollars le kilo pour que l’équation économique fonctionne : une réduction de 18 fois. Tout le monde compte sur la fusée Starship de SpaceX pour atteindre ce seuil, mais le véhicule n’a pas encore atteint l’orbite, et son prochain vol d’essai n’est prévu que le mois prochain.

« Il n’y a pas assez de fusées pour lancer un million de satellites, donc on en est très loin », tempère Matt Gorman, PDG d’Amazon Web Services, cité par TechCrunch. « Si vous pensez au coût actuel pour mettre une charge utile dans l’espace, c’est énorme. Ce n’est tout simplement pas rentable. »

Le coût des fusées n’est d’ailleurs que la moitié du problème. « On prend toujours pour acquis que le coût de Starship va être de quelques centaines de dollars par kilo », avertit McCalip. « Mais les gens ne tiennent pas compte du fait que les satellites eux-mêmes coûtent presque 1 000 dollars le kilo à fabriquer. »

Débris, radiations et couche d’ozone

Au-delà des finances, les obstacles techniques et environnementaux s’accumulent. Les puces informatiques actuelles n’ont pas été conçues pour l’environnement spatial, où les radiations cosmiques peuvent provoquer des erreurs de calcul ou endommager les composants. Les chercheurs tentent encore de déterminer comment les processeurs les plus avancés se comportent sur différentes tâches face à ces conditions extrêmes.

La congestion orbitale constitue un autre risque majeur. L’espace en orbite basse est déjà encombré par des milliers de satellites et de débris. Ajouter des centaines de milliers de nouveaux objets augmente le risque de collision en chaîne : un satellite détruit produit des fragments qui percutent d’autres satellites, générant toujours plus de débris. Ce scénario, connu sous le nom de syndrome de Kessler, pourrait rendre certaines orbites inutilisables pour des décennies.

Lorsque ces satellites arrivent en fin de vie, la pratique standard consiste à les faire brûler dans l’atmosphère. Or, des scientifiques s’inquiètent des effets de la combustion de milliers, voire de millions d’engins sur la chimie de la haute atmosphère. Plusieurs équipes de recherche alertent sur les risques pour la couche d’ozone, selon TechCrunch.

Pas avant les années 2030, mais la course est lancée

Les experts interrogés par TechCrunch s’accordent sur un point : ces projets ne se concrétiseront probablement pas avant les années 2030. Mais l’intensité de la compétition, elle, est bien réelle. En l’espace de quelques semaines, quatre acteurs majeurs et au moins deux startups ont déposé des demandes réglementaires pour des constellations massives auprès de la FCC.

La prochaine étape concrète sera le prochain vol d’essai de Starship, attendu le mois prochain. Si SpaceX parvient à démontrer la réutilisation rapide de son lanceur géant, le coût de l’orbite pourrait chuter assez vite pour transformer un pari à 42 milliards en investissement calculé. En attendant, les data centers continuent de pousser sur Terre, à un rythme que même le cercle arctique peine à absorber.