Lundi soir, la juge fédérale Maxine Chesney a signé une injonction préliminaire qui interdit à Perplexity d’utiliser son navigateur Comet pour passer des commandes sur Amazon au nom de ses utilisateurs. La décision, rendue par le tribunal fédéral de San Francisco, donne sept jours à la startup pour se conformer ou faire appel. Sept jours pour débrancher l’une de ses fonctionnalités les plus ambitieuses.
L’affaire dépasse le simple différend commercial entre deux entreprises de la tech. Elle pose une question qui concerne toutes les startups IA du marché : un agent intelligent peut-il agir librement sur un site web, au nom d’un utilisateur, contre la volonté du propriétaire de ce site ?
Un navigateur qui se faisait passer pour Chrome
Perplexity a lancé Comet fin 2025, un navigateur web dopé à l’intelligence artificielle capable d’exécuter des tâches à la place de l’utilisateur. Parmi ces tâches : parcourir Amazon, choisir un produit, remplir le panier et finaliser l’achat. Le tout en quelques secondes, sans que l’utilisateur touche au clavier.
Le problème, selon Amazon, c’est que Comet accédait aux comptes clients « sans autorisation » du géant du commerce en ligne. La juge Chesney a confirmé qu’Amazon avait fourni des « preuves solides » que le navigateur de Perplexity pénétrait dans des zones protégées par mot de passe sans l’accord de la plateforme, rapporte The Verge.
Plus embarrassant encore : Perplexity aurait tenté de masquer les activités de son agent en le faisant passer pour un navigateur Google Chrome classique. Amazon affirme que la startup a « dissimulé » ses actions automatisées en « présentant faussement le navigateur Comet comme Google Chrome », selon les documents judiciaires consultés par The Verge. Ce n’est pas la première fois que Perplexity est accusée de ce type de camouflage. En août 2025, Cloudflare avait déjà signalé que les robots de Perplexity accédaient à des sites bloqués en se déguisant en utilisateur Chrome sur macOS, rappelle Engadget.
Une guerre de mots qui dure depuis novembre
Le conflit n’a rien de soudain. En novembre 2024, Amazon et Perplexity avaient trouvé un accord temporaire : la startup suspendrait les achats automatisés sur Amazon. Quand Comet est sorti, Perplexity a réactivé la fonctionnalité. Amazon a réagi en envoyant une mise en demeure, rendue publique en novembre 2025.
Les conditions d’utilisation d’Amazon interdisent explicitement « tout téléchargement, copie ou autre utilisation des informations de compte au profit d’un tiers » et « toute utilisation d’outils d’extraction de données, de robots ou d’outils similaires ». L’agent Comet coche potentiellement les deux cases : il stocke les identifiants localement et les utilise pour agir sur Amazon à la place du client.
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Amazon, le pompier pyromane des agents IA
L’ironie de la situation n’échappe à personne dans la Silicon Valley. En avril 2025, Amazon a dévoilé « Buy for Me », son propre agent IA conçu pour acheter des produits sur des sites tiers au nom de ses clients. Le principe est identique à celui de Comet, mais en sens inverse : l’agent d’Amazon se rend sur les boutiques en ligne concurrentes pour y passer commande.
Amazon défend sa position en comparant la situation aux applications de livraison de repas : « Les applications de livraison et les restaurants avec lesquels elles travaillent, les agences de voyage en ligne et les compagnies aériennes pour lesquelles elles réservent des billets, tous opèrent de manière ouverte et respectent les décisions des prestataires », a déclaré le groupe dans un communiqué officiel publié sur son blog corporate.
Perplexity voit les choses autrement. « Les agents utilisateurs sont exactement cela : des agents de l’utilisateur », a répondu la startup dans un billet de blog intitulé « L’intimidation n’est pas de l’innovation ». Pour Perplexity, Comet n’est ni un robot ni un scraper, mais un outil qui agit avec la permission explicite du client. La nuance est juridiquement décisive, et la juge Chesney ne l’a pas retenue.
Un précédent qui dépasse Amazon et Perplexity
La porte-parole d’Amazon, Lara Hendrickson, a salué une décision qui « empêchera l’accès non autorisé de Perplexity au magasin Amazon », selon Bloomberg. De son côté, Jesse Dwyer, porte-parole de Perplexity, a déclaré à The Verge que la startup « continuera à se battre pour le droit des internautes à choisir l’IA qu’ils veulent ».
Ce bras de fer pourrait fixer les règles pour toute une génération d’agents IA. OpenAI travaille sur Operator, un agent capable de naviguer sur le web. Google développe des fonctionnalités similaires dans Gemini, qui peut déjà commander un Uber ou faire des courses sur Android. Anthropic explore des capacités de contrôle informatique avec Claude. Si chaque plateforme peut bloquer les agents IA concurrents tout en déployant les siens, le risque est clair : les géants du web deviendraient les seuls à pouvoir automatiser le commerce en ligne.
L’injonction est préliminaire. Perplexity a une semaine pour contester. Le procès au fond, lui, s’annonce bien plus long. Amazon exige aussi la destruction de toutes les données qu’aurait collectées Comet sur sa plateforme. Reddit a engagé une procédure similaire contre Perplexity début mars 2026 pour accès à ses contenus sans licence, rapporte Engadget. Le navigateur Comet accumule les ennemis plus vite que les utilisateurs.