130 jours. C’est la durée du règne de David Sacks comme « tsar de l’IA et des cryptos » de Donald Trump. Jeudi soir, l’investisseur de la Silicon Valley a confirmé à Bloomberg que son rôle à la Maison-Blanche était terminé. La relève ne ressemble à rien de connu : un conseil consultatif de quinze personnes dont la composition donne le vertige. Jensen Huang (Nvidia), Mark Zuckerberg (Meta), Sergey Brin (Google), Larry Ellison (Oracle), Lisa Su (AMD), Marc Andreessen et Michael Dell, entre autres. Sacks qualifie lui-même son nouveau comité de « groupe avec le plus de star-power jamais assemblé ». Sauf que ce groupe-là ne décide de rien.

De la Maison-Blanche à un comité sans pouvoir de décision

En tant que tsar de l’IA, Sacks disposait d’un accès direct au président et pesait sur les orientations fédérales en matière d’intelligence artificielle et de cryptomonnaies. Sa nouvelle fonction de coprésident du PCAST (President’s Council of Advisors on Science and Technology), qu’il partagera avec Michael Kratsios, conseiller technologique senior de Trump, obéit à une tout autre logique. Le PCAST étudie des sujets, publie des analyses et transmet des recommandations. Pas de force de loi. Pas de pouvoir exécutif.

Ce conseil existe depuis Franklin Roosevelt, et son impact varie du tout au tout selon les présidents. Sous Obama, la version la plus productive de son histoire : 36 rapports en huit ans. Deux d’entre eux ont débouché sur de vrais changements réglementaires, dont la mise en vente libre d’aides auditives par la FDA. Sous le premier mandat de Trump, trois ans pour nommer les premiers membres, une poignée de rapports sans impact mesurable, rapporte TechCrunch. Sous Biden, des universitaires distingués et un nombre modeste de publications. La version 2026, elle, ne compte presque aucun chercheur. Que des PDG.

Un podcast sur la guerre en Iran, puis le silence

Le départ de Sacks ne tombe pas du ciel. Début mars, sur le podcast « All In » qu’il co-anime devant des millions d’auditeurs, l’investisseur a publiquement plaidé pour une sortie de la guerre que les États-Unis mènent aux côtés d’Israël contre l’Iran. Il a déroulé les scénarios d’escalade : attaques sur les infrastructures pétrolières de pays voisins, destruction d’usines de dessalement, risque d’emploi d’armes nucléaires par Israël.

La réaction de Trump a été immédiate. Face aux journalistes, le président a déclaré que Sacks « ne lui avait pas parlé » de la guerre, d’après NBC News. Une manière publique et nette de couper le lien.

Interrogé par Bloomberg jeudi, Sacks a éludé la question : « Je ne fais pas partie de l’équipe de politique étrangère ni de l’équipe de sécurité nationale. » Ses commentaires sur le podcast relevaient, selon lui, de son opinion personnelle. La guerre en Iran dure depuis près de quatre semaines.

Deux dérogations éthiques et un investissement gênant

Le passage de Sacks au gouvernement soulevait déjà des questions bien avant l’épisode du podcast. Pour cumuler ses fonctions officielles et ses participations dans des entreprises d’IA et de cryptomonnaies, il a obtenu deux dérogations éthiques de la Maison-Blanche. La première, datée de mars 2025, couvrait ses investissements dans les cryptomonnaies. La seconde, délivrée en juin 2025, visait ses placements dans l’intelligence artificielle. Craft Ventures, la société d’investissement qu’il a cofondée, est restée pleinement active pendant toute la durée de son mandat gouvernemental.

TechCrunch a révélé en juillet 2025 que Craft Ventures avait investi dans Vultron, une startup qui fabrique des outils d’IA destinés aux prestataires du gouvernement fédéral. L’annonce du financement mentionnait explicitement le rôle de Sacks à la Maison-Blanche pour attirer l’attention. « C’est du trafic d’influence », avait réagi Kathleen Clark, professeure de droit spécialisée en éthique gouvernementale à l’université Washington, citée par TechCrunch. Les documents de dérogation indiquent que la participation de Sacks dans le portefeuille de Craft représentait moins de 3,8 % de ses actifs totaux. Clark avait objecté : « 3,8 % des actifs de quelqu’un comme lui, c’est une somme colossale. »

Les PDG de l’IA vont conseiller Trump sur la régulation de l’IA

Le PCAST va plancher sur l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs avancés, l’informatique quantique et le nucléaire. Sa première mission concrète : promouvoir le cadre national pour l’IA publié la semaine dernière par l’administration Trump, qui vise à remplacer ce que Sacks décrit comme un enchevêtrement de cinquante réglementations étatiques différentes.

Le paradoxe saute aux yeux. Nvidia domine le marché mondial des puces d’entraînement pour l’IA. Meta et Google développent les modèles de langage les plus utilisés sur la planète. Oracle et Dell vendent l’infrastructure cloud sur laquelle tournent ces modèles. AMD fournit les processeurs concurrents. Chacun de ces dirigeants a des milliards de dollars en jeu dans chaque décision réglementaire qui touche à l’intelligence artificielle. Ce sont pourtant eux qui vont formuler les recommandations au président.

Sacks lui-même n’échappe pas à ce schéma. En quittant son poste de tsar, il retrouve sa liberté d’investisseur chez Craft Ventures, où il reste associé. Le passage entre régulateur et régulé ne prend même pas le temps de refroidir.

Un fauteuil vide et une course qui n’attend pas

Le poste de « tsar de l’IA » n’a pas été attribué à un successeur. Michael Kratsios pourrait hériter d’une partie des prérogatives, mais aucune annonce officielle n’est venue clarifier la chaîne de commandement.

La rivalité entre Washington et Pékin sur l’IA ne ralentit pas. Le cadre fédéral américain est censé simplifier la réglementation pour permettre aux entreprises de développer l’IA plus vite que leurs concurrentes chinoises. De l’autre côté de l’Atlantique, le Parlement européen vient de voter cette semaine le report des volets les plus contraignants de sa propre loi sur l’intelligence artificielle, à 569 voix contre 45. Le terrain de jeu mondial se reconfigure, et le conseil le plus riche de l’histoire de la Maison-Blanche aura son mot à dire sur les règles du jeu.