Clic gauche, clic droit, clic gauche. C’est tout ce qu’il faut pour désigner une cible militaire dans le système IA que l’OTAN déploie depuis 2025. Lors de la conférence AIPCon organisée par Palantir mi-mars, Cameron Stanley, responsable de l’intelligence artificielle au département de la Défense américain, en a fait la démonstration devant un parterre de professionnels. L’interface ressemble à un tableau de gestion de projet. Les « tâches » sont des frappes.
Un Trello pour le champ de bataille
Le système s’appelle Maven Smart System (MSS). Palantir l’a conçu, l’OTAN l’a adopté en 2025. Son principe : centraliser les flux de données militaires (images satellites, détections radar, positions de drones) dans une plateforme unique où les opérateurs manipulent des « objets » comme on déplace des cartes dans un logiciel de productivité. Créer une mission de reconnaissance revient à remplir un formulaire : zone d’intérêt, type de cible recherchée, priorité. L’IA s’occupe du reste.
En novembre 2025, l’OTAN a organisé un Industry Day pour tester l’extensibilité du système. Plus de 80 entreprises ont candidaté. Quatre ont été retenues. Pendant trois semaines, elles ont branché leurs technologies sur MSS, hébergé sur les serveurs AWS de Stockholm, dans un environnement non classifié.
Safran.AI traque les avions russes en quelques secondes
Parmi les lauréats, le français Safran.AI. Sa spécialité : des algorithmes de vision par ordinateur entraînés à repérer, classer et identifier du matériel militaire sur des images satellites. Intégrés à MSS, ces détecteurs permettent à un analyste de poser une question en langage naturel, par exemple « Montre-moi les détections de TU-22M3 » (un bombardier russe). L’IA fouille alors 12 000 objets détectés sur l’ensemble des images disponibles et affiche les résultats en quelques secondes, directement sur la capture satellite la plus récente.
Ce n’est pas un exercice théorique. Le programme APSS (Alliance Persistent Surveillance from Space), lancé par l’OTAN en 2023, a déjà sécurisé plus d’un milliard de dollars d’engagements de 17 pays membres sur cinq ans. L’alliance a récemment signé des contrats avec Planet Labs pour l’imagerie optique haute résolution et ICEYE pour le radar, selon SpaceNews. La masse de données dépasse ce que des analystes humains peuvent traiter. D’où l’IA.
« L’IA gagne du terrain dans les workflows opérationnels d’imagerie, et notre travail avec Palantir peut directement accélérer son adoption à travers l’OTAN », a commenté Nicolas David, responsable commercial de Safran.AI pour l’OTAN et l’Europe.
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Des drones allemands pilotés depuis l’interface
L’allemand Quantum Systems a poussé l’intégration un cran plus loin. Son logiciel MOSAIC permet de piloter des flottes de drones depuis MSS. Un opérateur crée une « tâche de manœuvre » dans le système, définit la zone et les types de cibles (véhicules blindés, personnel), et MSS transmet automatiquement l’ordre à MOSAIC. Le logiciel calcule alors un plan de vol optimal en tenant compte de l’altitude, de la végétation et des priorités.
Une fois les drones en l’air, leur position GPS et leur flux vidéo remontent en temps réel vers MSS. Les détections optiques, acoustiques et radio sont synchronisées et apparaissent sur la carte commune, avec pour chaque objet repéré une image et un cadre de localisation exploitables immédiatement. L’Ukraine a servi de terrain d’expérimentation grandeur nature pour les deux entreprises : Palantir et Quantum Systems y déploient déjà leurs technologies côté ukrainien. La capacité à traduire un objectif stratégique en mission de drone opérationnelle sans quitter l’interface est précisément ce que recherchent les états-majors alliés.
La guerre comme workflow automatisé
Le troisième partenaire, le britannique Hadean, a apporté la brique simulation. Sa plateforme permet de modéliser des scénarios complexes avec des milliers d’entités simultanées, connectées aux données réelles de MSS. L’idée : tester des plans d’action avant de les exécuter, anticiper les mouvements adverses, entraîner les opérateurs dans des environnements synthétiques qui ressemblent au terrain réel.
L’architecture qui relie ces trois couches (détection, action, simulation) repose sur ce que Palantir appelle l’« Ontologie », une structure de données où chaque objet militaire (une image satellite, une détection, un drone, une zone d’intérêt) est relié aux autres par des relations logiques. C’est cette couche sémantique qui permet à l’IA de raisonner sur les données et d’exécuter des actions dans la plateforme, comme envoyer un ordre de mission ou croiser des informations issues de capteurs différents.
Le malaise derrière l’efficacité
Palantir ne cache pas que MSS a vocation à accélérer la boucle décisionnelle militaire. L’entreprise, fondée en 2003 avec un financement initial de la CIA, est valorisée à plus de 250 milliards de dollars. Son action a grimpé de 340 % en 2025, portée par les contrats de défense et l’engouement pour l’IA militaire.
Mais la démonstration d’AIPCon a mis en lumière un point que les communiqués officiels édulcorent : la distance entre l’opérateur et la cible se réduit à trois clics et un écran. Pas de jumelles, pas de terrain, pas de confrontation visuelle avec ce qui se trouve à l’autre bout de la frappe. Des chercheurs en éthique militaire, dont Lucy Suchman à l’université de Lancaster, alertent depuis des années sur cette « abstraction du meurtre » rendue possible par les interfaces numériques.
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L’Assemblée parlementaire de l’OTAN a adopté en novembre 2025 une résolution appelant les pays membres à développer des cadres juridiques pour l’utilisation de l’IA dans les opérations militaires. Le texte reste non contraignant. Aucun mécanisme d’audit indépendant n’est prévu pour MSS.