Moins 23 % d’utilisateurs en un an au Royaume-Uni. Des abonnés payants en chute libre depuis plusieurs trimestres. Jeudi, Tinder a tenu son tout premier keynote produit, et le message est limpide : si le swipe ne fonctionne plus, autant vous faire lever du canapé.

Bowling, poterie et bars à cocktails

Match Group, la maison-mère de Tinder, Hinge et OkCupid, a injecté 50 millions de dollars dans une refonte produit annoncée en août 2025, rappelle Bloomberg. Le premier résultat concret vient de tomber : un onglet « Events » qui proposera des sorties locales sélectionnées. Bars à cocktails, bowling, raves, ateliers de poterie. L’application se transforme en guide de soirées pour célibataires, avec une promesse simple : rencontrer quelqu’un en chair et en os avant de décider si le courant passe.

Le test débutera à Los Angeles fin mai ou début juin. Les profils des participants resteront accessibles dans l’application après l’événement, à la manière des petites annonces « Connexions manquées » d’un autre siècle. Si deux personnes se sont croisées du regard sans oser s’adresser la parole, elles pourront se retrouver le lendemain sur leur téléphone.

« Au lieu de demander aux utilisateurs de choisir entre leur vie amoureuse et leur vie sociale, on essaie de mélanger les deux et de créer une expérience communautaire », explique Hillary Paine, vice-présidente produit chez Tinder, à TechCrunch.

Trois minutes chrono, caméra allumée

L’application lance aussi un speed dating vidéo, en test à Los Angeles. Trois minutes de face-à-face, caméra allumée, avec la possibilité de prolonger si l’échange prend. Seuls les utilisateurs dont la photo de profil est vérifiée peuvent participer.

L’idée n’est pas neuve. Tinder avait déjà expérimenté la visioconférence pendant la pandémie avec « Face-to-Face », lancé en 2020 et abandonné quelques mois plus tard faute d’intérêt, rapportait TechCrunch à l’époque. La version 2026 mise sur des créneaux programmés et un format plus cadré pour éviter le même sort. Mais la fatigue des appels vidéo, bien documentée depuis le Covid, laisse planer un doute sur l’adoption.

L’algorithme veut vous comprendre en une session

Le pivot physique s’accompagne d’une dose massive d’intelligence artificielle. La fonction « Chemistry », rodée en Australie et en Nouvelle-Zélande, débarque aux États-Unis et au Canada. Son fonctionnement : une série de questions posées à l’utilisateur, complétée, avec son accord, par une analyse de sa galerie photo. L’algorithme en tire un profil de préférences qui alimente les suggestions quotidiennes.

Un mode d’apprentissage accéléré vient renforcer ce mécanisme. Jusqu’ici, Tinder avait besoin de plusieurs sessions de swipe pour cerner les goûts d’un utilisateur. La nouvelle mouture prétend y arriver dès la première utilisation. « On veut que Tinder donne l’impression de vous comprendre dès la première session, ou si vous revenez après une pause », précise Hillary Paine.

Côté modération, l’application déploie des grands modèles de langage pour détecter et flouter les messages toxiques en temps réel. Le filtre « Does This Bother You? » passe aux LLM (les modèles de langage qui alimentent ChatGPT ou Claude), et les alertes qui préviennent l’expéditeur avant l’envoi d’un message potentiellement nuisible sont recalibrées.

878 millions de recettes, mais des abonnés qui fuient

Le timing n’a rien d’un hasard. Match Group a affiché 878 millions de dollars de chiffre d’affaires au quatrième trimestre 2025, mais le nombre d’abonnés payants recule trimestre après trimestre. Au Royaume-Uni, un rapport de l’Ofcom (le régulateur des télécoms) montre que Tinder a perdu 23 % de ses utilisateurs entre mai 2023 et mai 2024. Bumble dégringole de 26 %, Hinge de 9 %. Près de cinq millions de Britanniques utilisaient encore un service de rencontres en ligne en mai 2024, mais la tendance est claire : les quatre plateformes dominantes reculent.

Mariko Visserman, chercheuse en psychologie des relations à l’université du Sussex, parle de « surcharge de choix ». « Les gens voient tellement d’options en balayant que cela finit par pomper toute leur énergie. Et les recherches montrent que ce que les gens pensent vouloir chez un partenaire ne prédit pas très bien avec qui ils vont réellement matcher », analyse-t-elle pour la BBC. Le terme qui revient dans l’industrie : la « swipe fatigue ».

La Gen Z a déjà tourné la page

Le reflux des applications profite aux formats que l’on croyait dépassés. Slow Dating, organisateur britannique de soirées de rencontres, enregistre 12 % d’événements supplémentaires chaque année depuis quatre ans, selon la BBC. Des plateformes comme Breeze, 222, Timeleft et Thursday ont construit leur modèle sur l’abandon pur et simple du swipe au profit de rendez-vous physiques organisés.

Tinder tente donc de récupérer un mouvement qu’il a lui-même provoqué. En popularisant le balayage à droite en 2012, l’application a transformé la rencontre amoureuse en jeu de réflexe. Quatorze ans plus tard, le jeu lasse, et l’entreprise se retrouve à devoir réinventer ce qu’elle a contribué à déconstruire : le rendez-vous en personne.

Refonte visuelle et modes de niche

L’interface subit un lifting complet. Les photos passent en plein écran, bord à bord, avec une esthétique baptisée « Liquid Glass » qui épure les boutons et la navigation. Deux modes thématiques s’ajoutent : un « Music Mode » qui synchronise jusqu’à 20 titres Spotify sur le profil, et un « Astrology Mode » qui calcule la compatibilité à partir des signes solaire, lunaire et ascendant. Ces ajouts complètent les modes « Double Date » et « College » lancés l’été dernier.

Los Angeles d’abord, le reste dépendra des chiffres

Les événements physiques restent pour l’instant cantonnés à une seule ville. Match Group prévoit un déploiement progressif si les résultats confirment l’intérêt. En face, Bumble développe son propre assistant IA « Bee » depuis début 2026, et Hinge continue de miser sur des profils plus riches et des « prompts » de conversation. La prochaine étape pour Tinder : intégrer Chemistry à l’ensemble de l’expérience, et non plus à une seule fonctionnalité. Le calendrier reste flou, mais la direction est prise : l’application qui a tué le rendez-vous classique essaie maintenant de le ressusciter.