165 millions de dollars pour un robot qui débarrasse la table. Sur le papier, ça ressemble au énième fantasme de la Silicon Valley. Sauf que cette fois, les fondateurs ne sont pas des rêveurs sortis d’un pitch deck : ce sont les chercheurs dont les travaux ont relancé toute l’industrie de la robotique il y a trois ans.
Sunday, la startup de Mountain View, vient de boucler un tour de table Series B qui la valorise à 1,15 milliard de dollars. Elle promet de livrer ses premiers robots domestiques autonomes à des foyers américains avant Thanksgiving, soit dans huit mois. Le pari est colossal, et le cimetière des robots domestiques devrait inciter à la prudence.
Les cerveaux derrière ALOHA et Diffusion Policy
Pour comprendre pourquoi les investisseurs alignent les zéros, il faut connaître le CV des deux cofondateurs. Tony Zhao a quitté son doctorat à Stanford en 2024 pour fonder Sunday. À 25 ans, il avait déjà créé ALOHA, un système de téléopération bi-manuelle à bas coût qui a permis à des robots d’apprendre des tâches de manipulation fine en observant des humains. Ce projet, développé sous la direction de Sergey Levine et Chelsea Finn, est devenu une référence que quasiment toutes les équipes de robotique dans le monde utilisent ou adaptent, selon TechCrunch.
Son associé, Cheng Chi, a inventé Diffusion Policy à l’université de Columbia, une méthode qui applique les modèles de diffusion (ceux qui font tourner Midjourney ou DALL-E) à l’apprentissage robotique. Le résultat : des robots capables de généraliser leurs mouvements au lieu de répéter bêtement une séquence programmée. Deux prix du meilleur papier dans les grandes conférences internationales de robotique sont venus valider l’approche.
Avant de lancer Sunday, Zhao est passé par Google DeepMind et Tesla Autopilot. Chi a soutenu sa thèse et rejoint l’aventure directement. Ce ne sont pas des entrepreneurs qui ont trouvé un créneau porteur : ce sont des chercheurs qui transforment leurs propres inventions en produit.
Memo, le robot qui vise votre cuisine
Le robot s’appelle Memo. Sunday le décrit comme un assistant domestique humanoïde conçu pour des tâches chronophages du quotidien : débarrasser la table, plier le linge, charger le lave-vaisselle. Le communiqué officiel publié via GlobeNewsWire insiste sur un point : l’objectif n’est pas une démo de laboratoire, mais un déploiement chez de vrais particuliers dans le cadre d’un programme bêta prévu pour la fin 2026.
L’arme secrète de l’équipe, c’est ce qu’ils appellent le Skill Capture Glove, un gant propriétaire de capture de mouvements. Des centaines de personnes effectuent des tâches ménagères banales en portant ce gant, et les données alimentent directement les modèles d’apprentissage de Memo. Sunday revendique des dizaines de millions d’épisodes de mouvements collectés, et un cycle d’itération entre capture de données et entraînement des modèles qu’elle décrit comme le plus rapide du secteur.
Thomas Laffont, cofondateur de Coatue qui a mené le tour de table et rejoint le conseil d’administration, souligne dans le communiqué la capacité de Zhao à maintenir une cadence de production intense à mesure que l’équipe grossit. Parmi les autres investisseurs : Tiger Global, Benchmark, Bain Capital Ventures et Fidelity Management. Des noms qui ne misent pas 165 millions sur une simple vidéo promotionnelle.
Le cimetière des promesses domestiques
L’enthousiasme est réel, mais la mémoire collective du secteur devrait tempérer les ardeurs. Jibo, le « premier robot social », avait levé 73 millions de dollars avant de s’éteindre en 2019. Amazon Astro, lancé en 2021 comme un Alexa sur roulettes, n’a jamais convaincu et a été progressivement abandonné. Samsung Ballie fait le tour des salons CES depuis 2020 sans jamais atteindre les étagères des magasins.
Le problème a toujours été le même : faire fonctionner un robot dans un environnement aussi chaotique qu’un foyer humain est infiniment plus complexe que dans une usine. Un entrepôt est structuré, prévisible, contrôlé. Une cuisine est un champ de bataille où chaque surface, chaque objet, chaque disposition change d’un jour à l’autre. Les robots industriels de BMW ou Toyota, comme ceux déployés dans les usines européennes, opèrent dans des environnements calibrés au millimètre. Chez vous, le verre à vin n’est jamais au même endroit.
C’est précisément là que Sunday prétend faire la différence. Là où les précédentes tentatives reposaient sur des algorithmes classiques ou des bases de données limitées, Sunday s’appuie sur l’apprentissage par imitation à grande échelle : ses robots apprennent de milliers de gestes humains réels, dans de vraies maisons, avec de vrais objets. Bloomberg rapporte que la startup a déjà reçu plus d’un millier de candidatures pour son programme bêta, un signal de demande que l’entreprise utilise comme argument auprès de ses investisseurs.
La course mondiale aux robots de maison
Sunday n’opère pas dans le vide. La Chine domine actuellement le marché des robots humanoïdes avec 87 % des 13 317 unités livrées en 2025, selon les chiffres de l’industrie. Mais ces machines sont quasi exclusivement destinées aux usines et aux entrepôts. Le segment domestique reste largement vierge, un territoire que plusieurs acteurs lorgnent sans oser se lancer à grande échelle.
Figure, la startup californienne valorisée à plusieurs milliards, concentre ses robots sur le secteur industriel. Tesla continue de montrer des prototypes d’Optimus qui plient des t-shirts en vidéo, sans calendrier de commercialisation clair. Nvidia, de son côté, investit dans l’entraînement de robots via des environnements simulés avec son projet DreamDojo, mais ne fabrique pas de matériel grand public.
Sunday fait un choix différent : viser directement la maison, dès le départ. Un pari risqué mais logique pour une équipe qui a construit sa réputation sur la manipulation fine d’objets du quotidien. Aaref Hilaly, associé chez Bain Capital Ventures, résume dans le communiqué officiel la philosophie de l’entreprise : les consommateurs ne veulent ni du matériel ni du logiciel, ils veulent un système complet qui résout un problème concret.
Huit mois pour prouver que c’est possible
L’équipe, passée de 10 à plus de 30 ingénieurs, recrute à marche forcée dans toutes les fonctions. Sunday a triplé son effectif d’ingénierie et quadruplé sa division recherche depuis sa sortie du mode furtif en novembre 2025. La collecte de données « dans la nature », c’est-à-dire chez de vrais utilisateurs, devrait être multipliée par cinq d’ici la fin de l’année.
Reste la question centrale : huit mois suffisent-ils pour passer d’une démonstration convaincante à un produit fonctionnel dans le chaos d’une cuisine réelle ? La robotique domestique est jonchée de calendriers non tenus et de promesses ajustées. Mais si quelqu’un dispose des bases scientifiques pour y arriver, ce sont probablement les inventeurs d’ALOHA et de Diffusion Policy. La réponse viendra avec les premiers retours des bêta-testeurs, attendus juste avant les fêtes de fin d’année aux États-Unis.