Deuxième explosion en trois mois. Dimanche 29 mars, le satellite Starlink 34343 a cessé d’émettre à 560 kilomètres d’altitude, laissant derrière lui des dizaines de fragments détectés par la société de surveillance spatiale LeoLabs. SpaceX parle pudiquement d’une « anomalie en orbite ». Le problème : l’entreprise d’Elon Musk a déposé en janvier une demande auprès de la FCC pour envoyer un million de satellites supplémentaires, destinés à devenir des data centers IA dans l’espace.

Des dizaines de débris, zéro explication

LeoLabs a détecté un nuage d’objets autour du satellite quelques minutes après l’incident. SpaceX assure que les fragments ne menacent ni la Station spatiale internationale, ni le lancement prochain d’Artemis II. La société a continué à envoyer 29 nouveaux satellites Starlink quelques heures plus tard, comme si de rien n’était.

L’incident ressemble à celui du 17 décembre 2025, quand le satellite Starlink-35956 avait subi une défaillance similaire, provoquant une fuite rapide de carburant et une chute d’altitude de 4 kilomètres. Des images prises par un satellite Vantor avaient confirmé que le vaisseau restait en un seul morceau, mais des centaines de fragments avaient été dispersés. LeoLabs avait identifié une « source énergétique interne » comme cause probable, pointant vers les réservoirs de propergol ou les batteries.

SpaceX n’a jamais communiqué la cause exacte de l’incident de décembre. Pour celui de mars, l’entreprise se contente de promettre qu’elle « travaille activement à déterminer la cause profonde ».

10 000 satellites et 144 000 manœuvres d’évitement

Environ 10 000 satellites Starlink opérationnels gravitent actuellement en orbite basse, sur les quelque 24 000 objets suivis dans cette zone. C’est la plus grande constellation jamais construite, et de loin. La contrepartie : ses satellites doivent constamment esquiver les débris spatiaux et les autres engins. Sur les six premiers mois de 2025, la constellation a exécuté 144 404 manœuvres d’évitement de collision, selon les données compilées par Cloudwards. Soit plus de 790 manœuvres par jour.

Chaque explosion ajoute des fragments à un environnement déjà saturé. Le scénario redouté par les scientifiques porte un nom : le syndrome de Kessler. Théorisé en 1978 par Donald Kessler, alors à la NASA, il décrit une réaction en chaîne où les collisions entre débris créent toujours plus de débris, rendant certaines orbites inutilisables. La théorie cesse d’être abstraite quand des satellites flambant neufs explosent sans raison connue.

Un million de satellites IA, vraiment ?

En janvier 2026, SpaceX a demandé à la FCC l’autorisation de déployer jusqu’à un million de satellites. Gwynne Shotwell, la directrice des opérations de SpaceX, s’en est étonnée dans un entretien avec le magazine Time publié le 26 mars : « Nous venons de soumettre une demande de licence FCC pour un million de satellites IA. Je suis surprise que ça n’ait pas fait plus de bruit. »

Le concept : des satellites équipés de panneaux solaires qui alimenteraient des centres de calcul en orbite, dédiés à l’intelligence artificielle. L’idée séduit sur le papier, car elle contourne le principal goulet d’étranglement de l’IA sur Terre : l’accès à l’énergie et au foncier pour construire des data centers. Mais elle repose sur un postulat fragile, celui d’une constellation parfaitement fiable.

Avec deux explosions inexpliquées en trois mois sur une flotte de 10 000 satellites, le passage à un million pose une question d’arithmétique simple. Si le taux de défaillance reste constant, un million de satellites signifierait des centaines d’incidents par an. Et chaque incident ajoute des débris dans un espace déjà encombré.

L’IPO la plus surveillée de l’histoire spatiale

Le calendrier rend la situation encore plus délicate. SpaceX se prépare à ce qui pourrait être l’une des plus importantes introductions en Bourse de l’histoire. Les explosions de satellites ne sont pas le genre de nouvelles que les investisseurs aiment lire dans les journaux avant de signer un chèque.

SpaceX peut arguer que perdre deux satellites sur des milliers reste statistiquement marginal. C’est vrai sur le papier. Mais l’entreprise refuse de communiquer les causes, ce qui empêche quiconque d’évaluer si le problème est isolé ou systémique. Un défaut de batterie ou de réservoir qui toucherait un modèle entier changerait radicalement l’équation.

L’Agence spatiale européenne (ESA) recensait plus de 40 000 débris de plus de 10 centimètres en orbite en 2025. La grande majorité provient d’événements passés, comme la destruction volontaire d’un satellite chinois en 2007 ou la collision entre Iridium 33 et Cosmos 2251 en 2009. L’ajout régulier de fragments par la constellation la plus massive au monde est un paramètre que personne n’avait intégré à cette échelle.

La prochaine explosion est une question de quand, pas de si

SpaceX a marqué une pause de deux semaines dans ses lancements Starlink après l’incident de décembre. Cette fois, aucune pause visible : un Falcon 9 a décollé six heures après le communiqué, avec 29 satellites à bord. La constellation continue de grossir pendant que les ingénieurs cherchent ce qui fait exploser les satellites déjà en place.

Les débris du satellite 34343 devraient brûler dans l’atmosphère d’ici quelques semaines, selon LeoLabs. Ceux du problème suivant, aussi. Mais à mesure que la constellation s’étend vers les chiffres annoncés par Shotwell, la marge d’erreur se réduit. L’orbite basse n’est pas extensible. Et contrairement à un data center terrestre, un satellite en morceaux ne se répare pas.