75 milliards de dollars d’un seul coup. C’est ce que SpaceX compte lever en entrant en Bourse, soit trois fois plus que le record absolu d’Alibaba en 2014. L’empire d’Elon Musk a déposé un dossier confidentiel auprès de la SEC mardi, et la cotation pourrait intervenir dès le mois de juin.
Fusées, satellites, IA et réseau social dans un seul ticket
Le dossier transmis aux régulateurs américains reste pour l’instant secret : la réglementation autorise un dépôt confidentiel quinze jours avant le début du « road show » auprès des investisseurs potentiels. Mais les chiffres qui filtrent donnent le vertige. Selon Bloomberg, qui a révélé l’information en citant des sources proches du dossier, SpaceX vise une valorisation de 1 750 milliards de dollars. En février, la fusion avec xAI, le laboratoire d’intelligence artificielle de Musk, avait porté l’ensemble à 1 250 milliards. La croissance de Starlink et le rachat du réseau social X (ex-Twitter) ont depuis gonflé le total de 500 milliards supplémentaires.
L’opération porte le nom de code « Project Apex », selon Reuters. Vingt et une banques ont été mobilisées pour gérer l’introduction, un nombre inhabituellement élevé qui traduit l’ampleur du deal. Pour donner un ordre de grandeur : l’IPO de Saudi Aramco en 2019, jusqu’ici la plus grosse de l’histoire, n’avait levé « que » 25,6 milliards de dollars, selon Renaissance Capital. Visa en 2008 avait plafonné à 18 milliards.
Musk, premier patron de deux entreprises à plus de 1 000 milliards en Bourse
Si l’opération aboutit, Musk dirigera simultanément deux sociétés cotées dépassant chacune les 1 000 milliards de capitalisation : Tesla (environ 1 400 milliards actuellement) et SpaceX. Aucun dirigeant dans l’histoire des marchés financiers n’a atteint cette double barre. Sa fortune personnelle, estimée à 840 milliards de dollars par Forbes, pourrait bondir considérablement, puisqu’il détient une part substantielle de SpaceX qu’il n’a jamais pu monétiser en l’absence de cotation publique.
Mais le contexte pèse sur les nerfs des banquiers. La Bourse américaine sort de sa pire semaine depuis un an, plombée par le conflit entre les Etats-Unis et l’Iran et la flambée du pétrole au-delà de 100 dollars le baril. Le Nasdaq a subi sa plus forte correction hebdomadaire depuis mars 2025. Reena Aggarwal, professeure de finance à Georgetown et spécialiste des IPO, met les pieds dans le plat auprès de CNBC : « Vous pouvez avoir une entreprise formidable avec d’excellents fondamentaux, et une IPO peut quand même échouer si les marchés se sont retournés, si la volatilité est trop forte. » Elle mise toutefois sur un apaisement géopolitique d’ici juin pour que l’opération tienne ses promesses.
24 milliards de contrats publics depuis 2008
SpaceX ne vit pas que de ses lancements spectaculaires. Depuis sa création en 2002, l’entreprise texane a engrangé plus de 24,4 milliards de dollars de contrats fédéraux américains, selon les données compilées par FedScout, un cabinet spécialisé dans les dépenses publiques. La NASA, l’Air Force et la Space Force figurent parmi ses principaux clients. En 2025, la société a réalisé 165 vols orbitaux, un rythme qu’aucun concurrent, public ou privé, n’approche.
Starlink, son réseau de quelque 10 000 satellites en orbite basse, génère des revenus croissants auprès de millions d’abonnés à travers le monde. C’est la poule aux oeufs d’or de l’empire Musk : un revenu récurrent, global, qui ne dépend ni des contrats gouvernementaux ni du bon vouloir du marché automobile.
Des data centers en orbite : le pari le plus fou
L’analyste Dan Ives de Wedbush Securities anticipe que les fonds levés serviront à financer trois chantiers titanesques. D’abord, la montée en puissance du lanceur géant Starship, la fusée entièrement réutilisable sur laquelle reposent les ambitions lunaires de la NASA et les plans de colonisation martienne de Musk. Ensuite, le renouvellement de la constellation Starlink, dont les satellites actuels approchent de l’obsolescence. Et enfin, le projet le plus vertigineux : installer des data centers directement en orbite pour faire tourner des modèles d’intelligence artificielle.
Ce dernier volet explique pourquoi xAI et Grok, le chatbot concurrent de ChatGPT, se retrouvent au coeur du prospectus. Musk a évoqué un réseau pouvant atteindre un million de satellites dédiés à l’IA, fabriqués et lancés depuis la Lune pour réduire les coûts. La fusion avec xAI en février a transformé SpaceX en un conglomérat mêlant spatial, intelligence artificielle et médias sociaux, un cocktail inédit sur les marchés financiers.
Le pari Golden Dome et la manne militaire
L’entrée en Bourse pourrait aussi ouvrir la porte à de nouveaux contrats de défense massifs. Le projet Golden Dome, un bouclier antimissile annoncé par l’administration Trump l’an dernier, représente un marché potentiel de plusieurs dizaines de milliards de dollars. SpaceX, déjà partenaire privilégié du Pentagone pour les lancements militaires et le transport d’astronautes, se positionne comme un candidat naturel pour déployer l’infrastructure orbitale de ce système.
L’analyste Ives va plus loin : il prédit une fusion entre SpaceX et Tesla d’ici 2027, un rapprochement qui créerait un géant de plus de 3 000 milliards de capitalisation, mêlant véhicules autonomes, robots humanoïdes, fusées réutilisables et intelligence artificielle. « Musk veut contrôler davantage l’écosystème de l’IA, et le Saint-Graal pourrait être de combiner SpaceX et Tesla pour créer le tissu connectif entre ces deux piliers technologiques disruptifs », écrit-il dans une note à ses clients.
Un calendrier serré et un pari risqué
Le chemin reste semé d’obstacles. La SEC doit valider le dossier, les marchés doivent se stabiliser, et les investisseurs particuliers, dont l’appétit sera décisif pour une levée de cette ampleur, doivent rester confiants malgré la volatilité ambiante. Musk lui-même a longtemps promis de ne pas entrer en Bourse tant que SpaceX n’aurait pas atteint Mars, une position qu’il a fini par abandonner face aux besoins colossaux de financement du groupe.
Reena Aggarwal tempère les inquiétudes par un argument simple, rapporté par CNBC : « Ce n’est pas comme si cinq autres entreprises de cette trempe allaient entrer en Bourse dans les cinq prochaines années. Quiconque veut davantage d’exposition à Elon Musk tient là son occasion. » La cotation est attendue pour juin. Si elle se concrétise, SpaceX ne battra pas seulement le record de Saudi Aramco : elle redéfinira ce qu’un conglomérat technologique peut peser sur les marchés mondiaux.