2,14 millions de dollars de revenus. 15 millions de dollars de coûts par jour. Voilà les chiffres qui résument les six mois d’existence de Sora, l’application de génération vidéo par intelligence artificielle d’OpenAI, enterrée le 24 mars 2026. Le rapport entre ces deux nombres devrait faire réfléchir quiconque s’enthousiasme un peu vite pour les promesses de l’IA générative.

Un million de téléchargements, zéro rentabilité

Quand Sora a débarqué sur l’App Store en octobre 2025, le succès a été fulgurant. Un million de téléchargements en moins de cinq jours, une première place immédiate sur l’App Store d’Apple, des vidéos virales partout sur les réseaux sociaux. Chaque utilisateur pouvait générer des clips de quelques secondes à partir d’un simple texte, remixer les créations des autres, et poster le résultat sur un fil partagé. En novembre, l’application culminait à 3,3 millions de téléchargements sur iOS et Google Play combinés, selon les données d’Appfigures Intelligence transmises à Ars Technica.

Puis la courbe s’est retournée. En février 2026, les téléchargements avaient chuté à 1,1 million. Au total, sur 11,7 millions d’installations cumulées, Sora n’a rapporté que 2,14 millions de dollars bruts, d’après les mêmes estimations. Le cabinet Sensor Tower, cité par la BBC, avance un chiffre voisin de 1,4 million en revenus nets dans les applications. Pour une entreprise valorisée 730 milliards de dollars, c’est moins qu’une erreur d’arrondi.

130 dollars pour dix secondes de vidéo

Le vrai problème n’était pas la popularité, mais ce qu’elle coûtait. Chaque clip de dix secondes généré par Sora engloutissait environ 130 dollars de puissance de calcul, selon l’analyse du média spécialisé AI Grid reprise par Geeky Gadgets. Avec des millions d’utilisateurs actifs chaque jour, la facture grimpait à 15 millions de dollars quotidiens, soit un rythme annualisé de 5,4 milliards. L’application fonctionnait en accès gratuit pour une grande partie de ses fonctions, sans aucune stratégie de monétisation crédible à court terme.

Ces chiffres s’inscrivent dans un contexte financier déjà tendu pour OpenAI. Les coûts de fonctionnement de ChatGPT ont été multipliés par six depuis son lancement, rapporte CNBC. Les projections financières, détaillées dans plusieurs documents consultés par la presse américaine, évoquent des pertes potentielles de 14 milliards de dollars d’ici fin 2026, avec un déficit cumulé pouvant atteindre 44 milliards d’ici 2028.

Disney a appris la nouvelle en même temps que tout le monde

Trois mois avant l’annonce de la fermeture, en décembre 2025, Disney avait signé un accord spectaculaire avec OpenAI. Le groupe de divertissement prévoyait d’investir un milliard de dollars et d’ouvrir l’accès à ses personnages sous licence pour que les utilisateurs de Sora puissent créer des vidéos mettant en scène Mickey, Elsa ou Buzz l’Éclair. Bob Iger, le PDG de Disney, parlait alors de contenus générés par Sora diffusés directement sur Disney+. Sam Altman, le patron d’OpenAI, se félicitait devant CNBC d’une demande « hors normes » pour les personnages Disney.

Le deal n’a jamais abouti. Selon une source citée par Reuters et reprise par Ars Technica, aucun dollar n’a changé de mains avant l’annonce de la fermeture. Disney a déclaré « respecter la décision d’OpenAI de quitter le marché de la génération vidéo », une formulation polie qui laisse entrevoir une surprise totale. L’analyste Thomas Husson, du cabinet Forrester, a qualifié Sora de « trou noir à ressources » avec une « monétisation limitée » auprès de la BBC.

Le vrai virage : du spectacle vers le tableur

La mort de Sora ne tombe pas du ciel. Elle fait partie d’un repositionnement complet d’OpenAI, piloté par Fidji Simo, directrice générale des applications de l’entreprise. Lors d’une réunion interne en mars 2026, dont CNBC a consulté une transcription partielle, Simo a expliqué que la société s’orientait « agressivement » vers les outils de productivité professionnelle. Le même jour que l’annonce de la mort de Sora, OpenAI a aussi abandonné Instant Checkout, sa fonctionnalité de commerce intégré à ChatGPT.

La nouvelle stratégie tient en trois mouvements. D’abord, la fusion du navigateur web, de l’application ChatGPT et de Codex (l’outil de programmation assistée) en une « super application » de bureau unique. Ensuite, un pivot massif vers les clients entreprises, le terrain où Anthropic et son modèle Claude grignotent des parts de marché à grande vitesse, selon The Decoder. Enfin, un abandon du rôle de constructeur de centres de données au profit d’un statut de gros acheteur de capacité cloud, un changement de posture qui répond aux préoccupations de Wall Street avant une introduction en Bourse envisagée courant 2026.

La vidéo IA, un marché que personne ne sait rentabiliser

L’échec de Sora pose une question plus large : la génération de vidéo par IA est-elle un produit viable ou un gouffre structurel ? OpenAI ne sera pas la seule entreprise à devoir y répondre. Runway, Pika, Kling de Kuaishou et Veo de Google se battent sur le même créneau, mais aucun n’a encore trouvé la formule qui transforme la prouesse technique en activité rentable.

Le cas de SeeDance 2.0, l’application de ByteDance, illustre un autre piège. L’outil a explosé en début d’année avec des vidéos virales reprenant des personnages d’Hollywood dans des scènes ultra-réalistes. Disney lui a envoyé une mise en demeure pour « pillage massif et volontaire de sa propriété intellectuelle », rapporte Ars Technica. La génération vidéo par IA se retrouve coincée entre deux murs : des coûts de calcul monstrueux d’un côté, et des contentieux sur les droits d’auteur de l’autre.

Henry Ajder, spécialiste de l’IA et des deepfakes, résume la situation auprès de la BBC : OpenAI « n’est toujours pas rentable, et la pression des investisseurs et des concurrents grandit ». Le cash brûlé par Sora était devenu intenable alors que l’engouement initial s’essoufflait.

Un projet de recherche survit, le produit meurt

OpenAI n’efface pas complètement Sora de la carte. L’application web et mobile fermera le 26 avril 2026, et l’API suivra le 24 septembre, selon la page d’aide officielle de l’entreprise. Les utilisateurs ont jusqu’à ces dates pour exporter leurs créations. Après quoi, toutes les données seront supprimées définitivement. La technologie sous-jacente continuera d’exister en tant que projet de recherche interne axé sur les « modèles du monde », avec l’objectif lointain « d’automatiser l’économie physique », selon les termes d’OpenAI rapportés par The Decoder.

Six mois d’existence, un milliard de partenariat envolé, des coûts de fonctionnement vertigineux et un revenu total inférieur au prix d’un appartement parisien moyen. Sora restera probablement comme le premier avertissement concret adressé à toute l’industrie : dans la course à l’IA, la capacité à impressionner et la capacité à générer des profits vivent sur deux planètes différentes. Le prochain test sera l’introduction en Bourse d’OpenAI, prévue au dernier trimestre 2026, où les investisseurs devront décider si les promesses de rentabilité future valent 730 milliards de dollars de valorisation.

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