108 jours en cellule. Pas d’audience. Pas de coup de téléphone. Pas de vérification. Angela Lipps, 50 ans, grand-mère de cinq petits-enfants dans le Tennessee, a passé près de six mois en prison parce qu’un logiciel de reconnaissance faciale a décidé qu’elle ressemblait à une fraudeuse bancaire du Dakota du Nord, un État où elle n’avait jamais mis les pieds.

Des marshals armés pour une erreur de pixels

Le 14 juillet 2025, Angela Lipps garde quatre enfants à son domicile du Tennessee quand les US Marshals frappent à sa porte, armes au poing. Ils ont un mandat d’arrêt émis par la police de Fargo, à plus de 2 000 kilomètres de là. Le motif : fraude bancaire organisée. Entre avril et mai 2025, une femme avait retiré des dizaines de milliers de dollars dans quatre banques de Fargo (Gate City, First International, Plains Commerce, Wells Fargo) en utilisant une fausse carte d’identité militaire, rapporte CNN.

Pour identifier la suspecte, les enquêteurs de Fargo ont injecté les images de vidéosurveillance dans un logiciel de reconnaissance faciale. L’algorithme a recraché un nom : Angela Lipps. Le détective a ensuite comparé les photos des réseaux sociaux et du permis de conduire de Lipps avec les images de surveillance. Dans le rapport de police, il écrit que la suspecte lui « ressemble par les traits du visage, la corpulence, la coiffure et la couleur des cheveux », selon les documents judiciaires consultés par WDAY News.

Ce qu’il n’a pas fait : décrocher le téléphone. Personne, à aucun moment de l’enquête, n’a contacté Angela Lipps avant de lancer le mandat d’arrêt.

Quatre mois sans audience, classée « fugitive »

Parce qu’elle était considérée comme fugitive d’un autre État, Lipps n’avait pas droit à une libération sous caution dans le Tennessee. Elle est restée enfermée 108 jours dans une prison locale, sans audience, sans interrogatoire, sans le moindre contact avec la police de Fargo. « Je n’ai jamais mis les pieds au Dakota du Nord. Je ne connais personne du Dakota du Nord », a-t-elle déclaré à WDAY News.

Le transfert vers Fargo n’a eu lieu que le 30 octobre 2025, soit trois mois et demi après son arrestation. Sa première comparution devant un tribunal du Dakota du Nord a eu lieu le lendemain. C’est aussi la première fois que les policiers de Fargo lui ont adressé la parole, selon The Independent.

Le vol pour Fargo était une première à double titre pour Lipps : son premier voyage en avion et son premier séjour au Dakota du Nord.

Ses relevés bancaires ont démoli l’accusation en quelques heures

L’avocat commis d’office Jay Greenwood a obtenu les relevés bancaires de sa cliente. Ils racontaient une histoire limpide. Pendant que la fraudeuse opérait dans les banques de Fargo, Lipps encaissait ses chèques de Sécurité sociale dans le Tennessee, achetait des cigarettes dans une station-service locale et commandait des pizzas sur Uber Eats, le tout horodaté et géolocalisé à plus de 2 000 kilomètres du lieu des crimes.

Le 19 décembre, la police de Fargo l’a interrogée pour la première fois, cinq mois après son arrestation. Cinq jours plus tard, le soir de Noël, les procureurs ont abandonné toutes les charges. Lipps a été libérée.

Mais libérée où ? À Fargo, en plein hiver, avec ses vêtements d’été de juillet. « J’avais mes habits d’été, pas de manteau, il faisait un froid glacial dehors, de la neige au sol. J’avais peur. Je voulais partir, mais je ne savais pas comment rentrer chez moi », a confié Lipps à WDAY News. Des avocats locaux lui ont payé une chambre d’hôtel et de la nourriture. Adam Martin, fondateur du F5 Project, une association du Minnesota, l’a ensuite conduite en voiture jusqu’à Chicago pour qu’elle puisse rejoindre le Tennessee.

Six mois de prison ont effacé toute sa vie

Pendant que Lipps était en cellule, les factures continuaient d’arriver. Le loyer impayé lui a coûté son logement. Sa voiture a été saisie. Son chien a disparu, faute de quelqu’un pour s’en occuper. À sa libération, elle n’avait plus de pièce d’identité, plus de téléphone, plus de toit.

L’ACLU suit cette affaire de près. Nate Freed Wessler, directeur adjoint du programme Parole, Vie privée et Technologie de l’organisation, a déclaré à CNN qu’il s’agissait du « douzième cas documenté aux États-Unis d’une personne arrêtée à tort parce que la police s’est fiée à un résultat de reconnaissance faciale erroné ». Il a souligné que la durée de détention de Lipps se situait « dans la fourchette haute », les précédents cas oscillant entre quelques heures et quelques semaines.

Parmi les victimes connues : Robert Williams, arrêté en 2020 à Detroit devant ses filles pour un vol qu’il n’avait pas commis. Porcha Woodruff, interpellée enceinte de sept mois en 2023 pour un car-jacking. Trevis Williams, arrêté par le NYPD en 2025 alors qu’il mesurait vingt centimètres de moins que le vrai suspect. Sur les douze cas répertoriés par l’ACLU, la majorité des victimes étaient afro-américaines. Lipps est blanche : l’algorithme se trompe sans distinction de couleur de peau, rappelle Tom’s Hardware.

La police de Fargo s’excuse, six mois trop tard

Le chef de la police de Fargo, Dave Zibolski, a reconnu des « erreurs » dans l’affaire Lipps le 25 mars 2026 et a publié une nouvelle directive interne, rapporte MPR News. Cinq nouvelles règles encadrent désormais l’utilisation de la reconnaissance faciale dans le département : seuls les enquêteurs criminels peuvent y recourir, chaque recherche nécessite l’approbation d’un commandant, seuls les systèmes étatiques ou fédéraux sont autorisés (les outils commerciaux comme Clearview AI sont interdits), et toutes les requêtes doivent être enregistrées.

Deux jours plus tard, le 27 mars, Zibolski a présenté des excuses publiques. Le problème : les excuses arrivent après six mois de détention injustifiée, la perte d’un logement et des dommages que cinq règles internes ne peuvent pas réparer. Les avocats de Lipps préparent une plainte pour violation des droits civiques, selon le site State of Surveillance.

Un seul coup de fil aurait suffi

Le détail le plus accablant de cette affaire n’est pas l’erreur de l’algorithme. Les systèmes de reconnaissance faciale se trompent : c’est documenté, mesuré, prévisible. Le NIST (National Institute of Standards and Technology) publie régulièrement des rapports sur les taux d’erreur de ces logiciels, qui varient selon la qualité des images, l’éclairage et l’origine ethnique des personnes analysées.

Ce qui est accablant, c’est ce qui s’est passé après le match algorithmique. La police de Fargo avait le nom de Lipps, son adresse, ses réseaux sociaux, son permis de conduire. Elle disposait de suffisamment d’informations pour déposer quatre chefs d’accusation, mais pas assez pour passer un appel téléphonique de deux minutes ? « Où étiez-vous en avril ? » : cette simple question, associée à un relevé bancaire, aurait innocenté Lipps en quelques heures.

Au lieu de ça, des marshals fédéraux ont arrêté une grand-mère à la pointe du fusil devant des enfants. Puis tout le monde a attendu 108 jours avant de lui parler.

L’affaire Lipps est un cas d’école, mais elle pose une question que les États-Unis n’ont toujours pas tranchée : aucune loi fédérale n’encadre l’utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l’ordre. En Europe, le règlement sur l’IA adopté en 2024 interdit la reconnaissance faciale en temps réel dans l’espace public, sauf exceptions sécuritaires étroitement définies. Aux États-Unis, chaque département de police décide seul de ses propres règles. Celui de Fargo vient de découvrir, six mois trop tard, qu’il en fallait.