Trente-deux heures par semaine, payées comme quarante. Un fonds national qui redistribue les profits de l’intelligence artificielle à chaque citoyen. Des taxes prélevées sur le travail des machines. Ce n’est pas le programme d’un parti de gauche radicale, c’est la feuille de route que vient de publier OpenAI, l’entreprise qui pèse 852 milliards de dollars et engrange 2 milliards de revenus par mois.

Le document, intitulé « Industrial Policy for the Intelligence Age », fait 13 pages. Il atterrit sur la table du Congrès américain au moment précis où les élus planchent sur la première grande loi fédérale encadrant l’IA. Sam Altman, le patron d’OpenAI, ne se contente plus de vendre des chatbots : il dessine le contrat social de demain.

32 heures, pas un centime de moins

La proposition la plus spectaculaire tient en une phrase : des programmes pilotes de semaine de quatre jours, à 32 heures, sans perte de salaire, à condition que la productivité et le niveau de service restent identiques. OpenAI appelle le gouvernement américain à « encourager et inciter les employeurs à expérimenter » ce format, en présentant le temps libre gagné comme un « dividende d’efficacité » rendu possible par l’automatisation.

L’idée n’est pas neuve, mais elle prend un tout autre poids quand elle sort de la bouche du principal artisan de cette automatisation. Et les précédents donnent du grain à moudre. L’Islande a testé la formule entre 2015 et 2019 sur plus de 2 500 salariés, soit plus de 1 % de la population active du pays. Résultat : la productivité s’est maintenue, le bien-être a grimpé, et 86 % de la main-d’oeuvre islandaise bénéficie désormais d’horaires réduits. L’économie du pays a progressé de 5 % en 2023, le deuxième meilleur score d’Europe. Au Royaume-Uni, un essai mené auprès de 60 entreprises a convaincu 92 % d’entre elles de pérenniser le modèle. Les arrêts maladie ont chuté de près des deux tiers.

Un fonds souverain inspiré de l’Alaska

Deuxième axe du plan : la création d’un fonds de richesse publique, alimenté en partie par les entreprises d’IA elles-mêmes, qui investirait dans les sociétés du secteur et redistribuerait les gains directement aux citoyens américains. Le modèle revendiqué est celui du Permanent Fund de l’Alaska, qui verse chaque année un chèque à chaque résident (1 000 dollars en 2025) grâce aux revenus du pétrole. Sauf qu’ici, le pétrole, c’est l’intelligence artificielle.

OpenAI l’écrit noir sur blanc : sans intervention, l’IA risque de « creuser les inégalités en amplifiant les avantages de ceux qui sont déjà en position de capter la croissance ». L’entreprise propose aussi de déplacer la base fiscale du travail humain vers le capital, en relevant les impôts sur les plus-values et les bénéfices des sociétés. En clair : taxer les machines qui remplacent les travailleurs, pour continuer à financer la Sécurité sociale quand les fiches de paie s’évaporent.

Des filets de sécurité qui se déclenchent seuls

Le volet le plus technique du document concerne les amortisseurs sociaux. OpenAI imagine des seuils automatiques : quand les indicateurs de déplacement d’emplois liés à l’IA atteignent un certain niveau, les allocations chômage, les assurances salariales et les aides directes augmentent sans attendre de vote au Congrès. Quand la situation se stabilise, ces mesures refluent. Une sorte de thermostat économique calibré sur la vitesse à laquelle les robots grignotent le marché du travail.

L’entreprise va plus loin en évoquant des « playbooks de confinement » pour les systèmes d’IA autonomes qui, une fois déployés, ne pourraient plus être facilement rappelés. « Certaines conséquences seront positives. D’autres seront négatives. Mais nous ressentons un sentiment d’urgence », a déclaré Sam Altman, selon TechCrunch. Il compare l’ampleur du bouleversement à venir à celle de l’ère progressiste du début du XXe siècle et du New Deal des années 1930.

Le pompier qui allume l’incendie

Le paradoxe saute aux yeux. OpenAI construit la technologie qu’elle demande aux gouvernements de réguler. L’entreprise a bouclé une levée de fonds record de 122 milliards de dollars fin mars. Elle vise une introduction en Bourse d’ici fin 2026, avec une valorisation qui pourrait atteindre 1 000 milliards. Son chiffre d’affaires annualisé dépasse 25 milliards, contre 6 milliards fin 2024. Malgré ces chiffres, OpenAI prévoit 14 milliards de pertes en 2026. L’entreprise n’a encore jamais été rentable.

Publier un manifeste social au moment où elle prépare son entrée en Bourse n’a rien d’innocent. En se positionnant comme l’acteur responsable qui propose des solutions, OpenAI tente de cadrer le débat réglementaire avant qu’il ne la cadre elle-même. Plusieurs observateurs, rapporte The Next Web, soulignent que le document présente les protections comme des responsabilités d’entreprise plutôt que des obligations étatiques, ce qui pourrait laisser les travailleurs les plus vulnérables sur le carreau.

Des alertes que personne ne peut ignorer

Le document ne se limite pas à l’économie. OpenAI y glisse deux avertissements de sécurité qui donnent le vertige. Selon Altman, des cyberattaques majeures rendues possibles par les modèles d’IA de prochaine génération sont « tout à fait envisageables » dans l’année qui vient. La création de pathogènes inédits grâce à l’IA « n’est plus théorique ». L’entreprise appelle à la création de zones économiques dédiées à l’IA, à l’accélération des infrastructures énergétiques et à des procédures de permis plus rapides pour les centres de données et les lignes de transmission.

Sam Altman présente ce plan comme « un point de départ, pas une prescription ». Reste que le Congrès américain n’a encore voté aucune loi fédérale spécifique à l’intelligence artificielle. L’Union européenne, elle, applique déjà son AI Act depuis février 2025. Le fossé se creuse entre les deux côtés de l’Atlantique, et ce sont les 600 millions d’utilisateurs mensuels de ChatGPT qui se retrouvent au milieu.