3,5 jours par semaine. C’est le temps de travail que Jamie Dimon, patron de la plus grande banque du monde, prédit pour la prochaine génération. Dans une interview diffusée par CBS News le 1er avril, le PDG de JPMorgan Chase a dessiné un avenir où l’intelligence artificielle guérit le cancer, réduit les accidents de la route et libère du temps pour aller randonner. Le hic : entre la promesse et la réalité, il y a 300 000 employés de banque qui voient déjà l’IA réécrire leur fiche de poste.
La prophétie du banquier le plus puissant du monde
« Je crois que dans 30 ans, vos enfants travailleront probablement 3,5 jours par semaine », a déclaré Dimon au journaliste Tony Dokoupil. « Ils vivront probablement jusqu’à 100 ans. L’IA va guérir des cancers, inventer de meilleurs matériaux, éviter des accidents de voiture. » Et quand le présentateur lui demande ce que feront les gens du temps libéré, la réponse fuse : « Randonner. Faire toutes ces choses qu’on n’a pas le temps de faire aujourd’hui. »
Ce n’est pas la première fois que Dimon tient ce discours. En octobre 2023, il lançait déjà à Bloomberg la même prédiction, presque mot pour mot : « Vos enfants vivront jusqu’à 100 ans, sans cancer, et travailleront trois jours et demi par semaine. » La différence, c’est que depuis, sa banque est passée de la théorie à la pratique, et les chiffres donnent le vertige.
18 milliards de dollars et 200 000 salariés sous IA
JPMorgan Chase consacre 18 milliards de dollars par an à la technologie, dont 2 milliards rien qu’à l’intelligence artificielle, selon les chiffres communiqués lors de sa journée investisseurs. La banque a déployé en interne un outil baptisé LLM Suite, une sorte de ChatGPT maison accessible à ses employés. Résultat : 200 000 salariés l’utilisent quotidiennement, d’après AI News. Le retour sur investissement progresse de 30 à 40 % par an.
Concrètement, l’IA rédige du code plus vite, détecte les fraudes en temps réel et automatise des tâches qui occupaient des équipes entières. En février 2026, Dimon a confié à CNBC que l’IA « remodelait déjà » la main-d’oeuvre de JPMorgan, avec des postes « redéployés » plutôt que supprimés. Un euphémisme que les syndicats américains du secteur bancaire ne partagent pas.
Le fossé entre « randonner plus » et perdre son poste
Dimon reconnaît lui-même le risque. « Le danger, c’est si ça va trop vite », admet-il face à CBS. Il appelle les gouvernements, les entreprises et les partenaires sociaux à collaborer pour accompagner la transition. « Pleurer sur le lait renversé ne résoudra rien », ajoute-t-il, une formule qui passe mieux quand on dirige une entreprise valorisée 680 milliards de dollars que quand on reçoit sa lettre de licenciement.
Car la réalité du terrain est moins romantique. Oracle a licencié 25 000 personnes fin mars 2026, en grande partie pour financer ses centres de données IA. Spotify affirme que ses meilleurs développeurs n’écrivent plus une ligne de code depuis décembre. Et selon une étude du Forum économique mondial publiée en janvier, l’IA pourrait supprimer 83 millions d’emplois dans le monde d’ici 2030, tout en en créant 69 millions. Le solde est négatif de 14 millions de postes.
Gates, Musk, Dimon : le club des prophètes du temps libre
Dimon n’est pas le seul milliardaire à promettre des semaines courtes. Bill Gates avait déclaré l’an dernier qu’une intelligence accessible et bon marché pourrait résoudre la pénurie de médecins, avant de se demander : « Est-ce qu’on devrait travailler deux ou trois jours par semaine ? » Elon Musk va plus loin : le travail deviendra « optionnel, comme jouer à un jeu vidéo ». Il a aussi prédit en janvier que l’épargne retraite serait « sans objet » d’ici 20 ans, l’IA créant assez d’abondance pour tout le monde.
Le problème de ces prédictions, c’est qu’elles viennent systématiquement de personnes qui n’auront jamais à subir les effets de la transition. Un sondage CBS News publié fin mars montre que 62 % des Américains pensent que les opportunités augmentent pour les plus riches, contre 16 % seulement pour la classe moyenne. L’économie en « K » : ceux du haut montent, ceux du bas stagnent.
Ce que Dimon conseille aux jeunes (et ce qu’il ne dit pas)
Interrogé sur les compétences à développer pour réussir dans un monde dominé par l’IA, le patron de JPMorgan répond : « Apprenez à penser. Parlez à tout le monde. Ayez une curiosité profonde pour le monde. » Il insiste sur la communication, le travail d’équipe et l’intelligence émotionnelle, des qualités que les machines, pour l’instant, ne maîtrisent pas.
Ce qu’il ne dit pas, c’est que sa propre banque a commencé à réduire les effectifs dans les fonctions les plus exposées à l’automatisation. Les postes de back-office, d’analyse de conformité et de traitement documentaire sont les premiers concernés. Le « redéploiement » qu’il évoque en interview suppose des programmes de formation massifs que ni les entreprises ni les États n’ont encore financés à l’échelle nécessaire.
La semaine de 3,5 jours, pour qui exactement ?
L’histoire du travail montre que les gains de productivité ne se traduisent pas automatiquement en temps libre. La productivité par heure travaillée a triplé aux États-Unis depuis 1950, selon le Bureau of Labor Statistics. Pourtant, la semaine de travail moyenne est restée à 38,6 heures, à peine moins qu’il y a sept décennies. Les gains ont été absorbés par les profits, pas par les congés.
Pour que l’IA réduise vraiment la semaine de travail, il faudrait un changement politique aussi radical que la technologie elle-même. L’Islande a testé la semaine de quatre jours entre 2015 et 2019 sur 2 500 fonctionnaires : la productivité a augmenté ou s’est maintenue, et le bien-être des salariés s’est amélioré. Le Royaume-Uni a mené un essai similaire en 2022 avec 61 entreprises : 92 % d’entre elles ont choisi de conserver la semaine raccourcie.
Dimon le sait. Mais entre la prophétie télévisée et la négociation sociale, le chemin est long. En attendant, ses 200 000 salariés sous IA continuent de travailler cinq jours par semaine.