Le prix de la DRAM a grimpé de 5,5 fois en six mois. Celui de la NAND flash, multiplié par quatre. Et ce n’est pas un bug passager : c’est l’IA qui aspire la totalité de la mémoire disponible sur la planète, au point de faire dérailler le marché des PC et des smartphones pour les deux prochaines années.
Des chiffres qui font mal au portefeuille
Les analystes d’IDC ont publié cette semaine des prévisions nettement plus sombres que celles de décembre. Le marché mondial des PC devrait reculer de 11,3 % en 2026, soit 26 % de plus que ce qu’ils anticipaient il y a deux mois. Côté smartphones, la chute atteint 12,9 %, plus du double du pire scénario envisagé fin 2025.
Gartner tire le même constat. Le cabinet prévoit une baisse de plus de 10 % des livraisons de PC et de 8 % pour les smartphones en 2026, entièrement due à la pénurie de mémoire causée par l’IA. Les prix de la DRAM et de la NAND flash, selon Gartner, pourraient encore bondir de 130 % d’ici la fin de l’année.
« C’est probablement le plus gros défi que l’industrie ait connu depuis ses débuts », a déclaré Nabilia Popal, directrice de recherche chez IDC, lors d’une table ronde publiée jeudi. « Ce n’est pas une situation temporaire. Cela va provoquer une refonte structurelle de toute l’industrie, en termes de taille, de paysage concurrentiel, de gamme de produits et de prix. »
600 milliards engloutis par les data centers
La cause tient en un chiffre : 600 milliards de dollars. C’est ce que les quatre plus gros fournisseurs de cloud prévoient de dépenser cette année pour construire leurs infrastructures IA, soit 70 % de plus qu’en 2025, selon IDC. Ces serveurs exigent des quantités colossales de DRAM et de NAND, les mêmes composants qui équipent vos ordinateurs et téléphones.
Le résultat : les fabricants de mémoire (Samsung, SK Hynix, Micron) orientent leur production vers les modules haute capacité destinés aux GPU et aux serveurs IA, bien plus rentables. Les PC et smartphones se retrouvent en bout de chaîne, avec des allocations réduites et des prix en forte hausse.
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Dell, HP, Lenovo : tout le monde augmente les prix
Les trois plus gros fabricants de PC au monde confirment la tendance lors de leurs résultats trimestriels. Chez Dell, le directeur des opérations Jeff Clarke a détaillé la situation lors d’une conférence jeudi : le prix de la DRAM atteint désormais 2,39 dollars le gigabit, multiplié par 5,5 en six mois. La NAND se négocie à 0,20 dollar le gigaoctet, un bond de 4x sur la même période. Les analystes prévoient encore 20 à 50 % de hausse au deuxième trimestre.
HP a révélé cette semaine que la mémoire représente désormais 35 % du coût de fabrication d’un PC, contre 15 à 18 % le trimestre précédent. La directrice financière Karen Parkhill anticipe un doublement séquentiel des prix de la mémoire au prochain trimestre. L’entreprise a déjà relevé ses tarifs.
Chez Lenovo, le patron de la division PC Luca Rossi a prévenu les investisseurs mi-février : les ventes en volume vont reculer de « quelques points de pourcentage », mais le prix moyen de vente va compenser. En clair, les clients paieront plus pour des machines comparables.
Moins de RAM, moins de stockage, même prix
Pour les consommateurs, l’impact sera concret. IDC prévoit que certains fabricants vont tout simplement réduire la quantité de mémoire embarquée dans leurs produits. Un smartphone qui embarquait 12 Go de RAM et 256 Go de stockage l’an dernier pourrait sortir avec 8 Go et 128 Go, au même prix, voire plus cher.
Sur le marché PC, la même dynamique se dessine : des configurations de base avec moins de RAM et des SSD plus petits. Le segment entrée de gamme sera le plus touché. Selon Gartner, les PC à moins de 500 dollars vont tout simplement disparaître, car les marges sont trop faibles pour absorber la hausse des composants.
Les consommateurs, eux, vont garder leurs appareils plus longtemps. IDC s’attend à une croissance du marché de l’occasion et du reconditionné, un phénomène déjà observé par The Register, qui rapporte que le marché des PC d’occasion est passé en phase « grand public » sous l’effet de cette crise.
Les PC « IA » pris à leur propre piège
L’ironie ne s’arrête pas là. Les fameux PC dopés à l’intelligence artificielle, ceux équipés de NPU (unité de traitement neuronal) et censés conquérir le marché, se retrouvent pris au piège. Microsoft exige un minimum de 16 Go de RAM pour ses machines Copilot+, et Gartner recommande 32 Go pour les PC d’entreprise. Avec une mémoire aussi chère, ces machines resteront cantonnées au segment premium.
Ranjit Atwal, directeur de recherche chez Gartner, résume le paradoxe : « On pensait que le prix moyen des PC IA baisserait cette année, favorisant leur adoption. Ce n’est pas ce qui se passe. » HP indique que 35 % de ses ventes concernent des PC IA, mais ces modèles devaient dominer le marché à ce stade, pas plafonner au tiers.
Jeff Janukowicz, vice-président de la recherche chez IDC, ne voit pas d’amélioration avant 2027. « Cela reflète un environnement structurellement tendu. C’est un message que nous entendons de manière constante depuis le début de 2026 », a-t-il déclaré. Gartner, de son côté, estime que les prix de la DRAM et de la NAND ne retrouveront pas leur niveau de 2025 dans un avenir prévisible. Le marché du PC et du smartphone vient d’entrer dans une nouvelle ère, et c’est l’appétit insatiable de l’IA qui en fixe les règles.