Une photo volée sur Instagram, quelques secondes de traitement automatique, et le résultat circule dans un groupe Telegram fermé avec le prénom de la victime, son adresse, ses liens de réseaux sociaux. Pour les membres de ces groupes, l’abonnement mensuel revient à 5 euros. Le rapport de l’organisation AI Forensics, publié le 8 avril 2026, documente une économie du harcèlement que Telegram n’a pas arrêtée.
2,8 millions de messages, 6 semaines d’analyse
AI Forensics a passé six semaines à éplucher 2,8 millions de messages échangés dans 16 groupes Telegram actifs en Espagne et en Italie. Ce que les chercheurs ont trouvé dépasse les cas isolés ou les individus malveillants en marge : c’est une infrastructure organisée, avec ses outils, ses revendeurs, ses tarifs et ses clients réguliers.
Les groupes rassemblaient au total environ 52 000 membres, dont 27 000 en Italie et 25 000 en Espagne. Parmi eux, 24 671 utilisateurs actifs participaient directement à la diffusion de contenus non consentis. Le terme « bot » apparaissait 16 232 fois dans les messages analysés, signe que l’automatisation est au centre du dispositif.
Le fonctionnement est simple. Un utilisateur importe une photo publique de sa cible, souvent récupérée sur Instagram, TikTok ou Facebook. Un bot propulsé par l’intelligence artificielle retire les vêtements de la personne sur l’image et génère une version nue en quelques secondes. Le résultat est ensuite diffusé dans le groupe, parfois accompagné du nom complet, de l’adresse et des profils réseaux sociaux de la victime.
5 euros le mois, 40% de commission
Les chercheurs ont cartographié le modèle économique en détail. Les archives d’images non consenties se vendent 20 à 50 euros en accès unique, ou 5 euros par mois en abonnement. Les promoteurs des bots de « nudification » touchent jusqu’à 40% de commission sur les ventes générées.
Les paiements s’effectuent via PayPal, Bizum, une solution de virement espagnole, et des cryptomonnaies. Parmi les liens partagés dans les groupes, 49,71% pointaient vers des générateurs de « copines artificielles » par IA, et 19,14% vers des outils de nudification. Des chatbots commerciaux grand public, dont Grok et Gemini, étaient utilisés comme outils de retouche intermédiaires.
Un hashtag coordonné, #PornoTok, sert à taguer sur TikTok les contenus synthétiques de créatrices féminines accompagnés de faux audios. La machinerie ne se cantonne pas à Telegram : elle utilise la messagerie comme centre de distribution, et les grandes plateformes comme vitrines.
Des victimes ordinaires, pas des célébrités
L’ère des deepfakes ciblant exclusivement des personnalités publiques est révolue. Les femmes et les filles présentes dans ces groupes sont des lycéennes, des collègues de bureau, des voisines, des utilisatrices de réseaux sociaux dont le seul tort est d’avoir un profil public accessible.
Une étude UNICEF, ECPAT et Interpol menée dans 11 pays a révélé qu’au moins 1,2 million d’enfants ont subi une manipulation de leurs images en contenus sexuellement explicites au cours de la dernière année. En Europe, une femme sur trois a subi une forme de violence sexuelle depuis l’âge de 15 ans, selon l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Les deepfakes non consentis s’inscrivent dans ce continuum.
AI Forensics documente aussi des contenus impliquant des mineures, ainsi que des scénarios d’inceste et de viol. Les chercheurs qualifient l’ensemble du dispositif d' »écosystème de harcèlement à grande échelle », soulignant que l’IA ne crée pas le problème mais en multiplie la vitesse, le volume et la facilité d’exécution.
Telegram détourne le regard
Contactée par Euronews, la plateforme a répondu que « l’absence d’algorithmes de promotion de contenus ne permet pas à ces réseaux de se répandre ». Les chercheurs d’AI Forensics réfutent cette position : les groupes fermés signalés et supprimés réapparaissent quelques heures plus tard, souvent avec les mêmes noms.
Telegram a dégagé 292 millions de dollars de revenus via ses abonnements premium en 2024. La plateforme compte aujourd’hui plus d’un milliard d’utilisateurs actifs selon ses propres déclarations. Sa politique de modération a été régulièrement critiquée par les autorités européennes, et son fondateur Pavel Durov a été mis en examen en France en 2024 pour des faits liés à la modération insuffisante de contenus illicites.
L’Europe tente de se saisir du dossier
Le cadre légal existe, mais son application reste incomplète. Sous le règlement sur les services numériques (DSA), les très grandes plateformes en ligne sont soumises à des obligations renforcées de modération. AI Forensics demande que Telegram soit officiellement classé comme « très grande plateforme en ligne » (VLOP), un statut qui lui imposerait des audits, des signalements réguliers et des procédures de modération plus strictes.
Le Parlement européen a par ailleurs voté récemment en faveur d’une interdiction des outils d’IA de nudification dans le cadre du règlement sur l’intelligence artificielle. Le texte doit encore être transposé dans les législations nationales, un processus qui prendra des mois.
La Commission européenne doit se prononcer sur la classification de Telegram comme VLOP dans les prochaines semaines. C’est cette décision qui déterminera si la plateforme sera contrainte d’agir, ou si elle pourra continuer à se retrancher derrière l’argument de la neutralité technique.
Côté victimes, les recours restent difficiles. Faire retirer une image non consentie d’une plateforme étrangère prend en moyenne plusieurs semaines, selon le Revenge Porn Helpline au Royaume-Uni. Le temps que la demande aboutisse, le contenu a souvent été téléchargé des dizaines de fois et rediffusé sur d’autres canaux. Les femmes qui portent plainte signalent des symptômes proches du trouble de stress post-traumatique : anxiété, isolement, abandon des réseaux sociaux et, dans les cas les plus graves, arrêt de travail.
Les chercheurs d’AI Forensics soulignent que l’intelligence artificielle n’a pas inventé le harcèlement sexuel en ligne. Elle a simplement supprimé les deux obstacles qui le freinaient jusqu’ici : le coût technique de production des images et la nécessité de compétences graphiques avancées. Avec 5 euros et une connexion internet, n’importe qui peut aujourd’hui automatiser ce qui demandait, il y a cinq ans, des heures de travail et une expertise spécifique.