Plus de 80 écrans, des terminaux Bloomberg, des flux X en direct et un globe géant affichant les cotes en temps réel. Vendredi 20 mars, Polymarket inaugurait son bar éphémère à Washington, baptisé « The Situation Room ». Le problème : le soir de l’ouverture, pas un seul écran ne s’est allumé.
Un bar de haute technologie plongé dans le noir
L’idée semblait taillée pour la capitale américaine. Polymarket, la plateforme de paris prédictifs basée à New York, avait transformé le Proper 21, un bar sportif de K Street, en temple du « monitoring de situation » pour un week-end. « Imaginez un bar sportif, mais pour surveiller la situation », promettait l’entreprise sur X le 18 mars, annonçant « des flux X en direct, des radars de vols, des terminaux Bloomberg et des écrans Polymarket ».
La réalité s’est révélée bien différente, comme l’a raconté le Washingtonian. Des dizaines de journalistes invités pour l’avant-première ont attendu une heure et demie sous la pluie, sous des auvents. Les employés de Polymarket évoquaient des « problèmes électriques et de Wi-Fi ». Quand les portes se sont enfin ouvertes, les murs tapissés de téléviseurs restaient désespérément noirs.
Le seul élément fonctionnel : un globe lumineux et un écran tactile interactif permettant de consulter les cotes sur des questions comme « L’UE adoptera-t-elle une interdiction des stablecoins ? » ou « Jésus-Christ reviendra-t-il avant 2027 ? », cette dernière plafonnant à 4 %. Le journaliste de NBC News sur place a résumé la scène : les visiteurs n’ont « pas vu grand-chose » de ce que Polymarket avait à offrir.
500 000 dollars gagnés en pariant sur une guerre
Derrière le fiasco technique se cache un enjeu autrement plus sérieux. Polymarket et son rival Kalshi permettent de parier en cryptomonnaie (stablecoins USDC) sur à peu près tout : les élections de mi-mandat, le prochain président en 2028, le cours du pétrole, et même les conflits armés. C’est précisément ce dernier point qui attire l’attention des législateurs américains.
En mars, un utilisateur opérant sous le pseudonyme « Magamyman » a empoché plus de 500 000 dollars en prédisant le moment exact où les États-Unis frapperaient l’Iran, selon NPR. Un autre a gagné 123 317 dollars en pariant sur la chute de l’ayatollah Khamenei avant fin mars. Ces mises, placées par de petits groupes d’utilisateurs juste avant les événements, ont immédiatement fait suspecter du délit d’initié, ce que le New York Times a documenté début mars.
La plateforme interdit officiellement le trading d’initié dans ses règles. Mais sur une plateforme crypto où les transactions restent anonymes, la surveillance relève de la gageure. Polymarket elle-même le reconnaît implicitement en affirmant vouloir être régulée par la CFTC (le gendarme des marchés à terme) comme une Bourse, pas comme un site de paris.
Un journaliste menacé de mort par des parieurs
L’affaire la plus glaçante est venue d’Israël. Le journaliste Emanuel Fabian, correspondant militaire, a reçu une vague de menaces de mort de la part d’utilisateurs de Polymarket, selon The Atlantic. Leur reproche : Fabian décrivait une attaque de missiles iraniens d’une manière qui ne correspondait pas à leurs paris. Ils exigeaient qu’il modifie son article pour que leurs mises soient gagnantes.
Polymarket a déclaré avoir suspendu les utilisateurs concernés après que Fabian a rendu l’affaire publique. Mais l’épisode illustre un effet pervers que personne n’avait anticipé : quand des milliards de dollars dépendent de la formulation d’un article de presse, la frontière entre information et spéculation disparaît.
93 % des parieurs perdent de l’argent
Côté utilisateurs, le tableau est tout aussi édifiant. Selon une analyse de la société Layerhub portant sur les adresses de portefeuilles crypto liés à Polymarket, seuls 7,5 % des parieurs affichent des gains réalisés. Une autre étude, relayée par Yahoo Finance, place le chiffre à 30 %, mais dans les deux cas, l’immense majorité des joueurs perd de l’argent.
Un étudiant de Georgetown interrogé par NBC News résumait sa stratégie : « La semaine dernière, j’ai parié sur la météo parce que je savais qu’il allait faire froid. » Gain : 50 dollars. Un autre visiteur du bar, qui a refusé de donner son nom, a admis bénéficier d’informations privilégiées pour parier sur les cérémonies de remise de prix hollywoodiennes. « Pourquoi ne pas en profiter ? », a-t-il rétorqué au journaliste de NBC avant d’être tiré par le bras par un ami.
Le Congrès prépare l’encadrement
La semaine de l’ouverture du bar, le sénateur Chris Murphy et le représentant Greg Casar ont déposé un projet de loi visant à interdire les paris portant sur les guerres, le terrorisme, les assassinats et tout événement dont un individu « connaît ou contrôle l’issue ». « Quand des événements qui impliquent le bien et le mal, la vie et la mort, deviennent un simple produit financier, la morale ne compte plus », a déclaré Murphy dans un communiqué.
En parallèle, l’État de l’Arizona a inculpé Kalshi pour exploitation illégale d’un site de paris, rapporte Ars Technica. Le procureur général de l’Arizona reproche à la plateforme d’avoir proposé des contrats de paris sur quatre élections locales sans licence de jeu.
Polymarket, elle, bénéficie d’un soutien de poids à Washington : Donald Trump Jr. est investisseur et conseiller non rémunéré de la plateforme, selon le New York Times. L’administration Trump a rapidement abandonné les procédures lancées contre Polymarket et Kalshi par le précédent gouvernement. Le directeur juridique de Polymarket, Neal Kumar, avait d’ailleurs été pressenti pour diriger la CFTC sous Trump.
Du bar au Sénat, un modèle qui divise
Le Situation Room n’est pas la première opération marketing de Polymarket. En février, l’entreprise avait ouvert une épicerie éphémère à Manhattan, offrant des courses gratuites (autant que ce qu’on pouvait tenir dans un sac Polymarket) pendant trois jours. La société a aussi signé des partenariats avec Substack, pour intégrer des données de paris dans les articles, et avec Google, pour alimenter Google Finance.
Le dimanche, les écrans fonctionnaient enfin. Les visiteurs pouvaient regarder CNN, CBS, CNBC et C-SPAN tout en consultant les cotes. Mais le mal était fait. Un camion publicitaire, garé en face du bar le soir de l’inauguration, affichait un message qui résumait le scepticisme ambiant : « Si ça ressemble à des paris sportifs, c’est probablement des paris sportifs. Sans les protections légales. »
Jacob Shamberger, responsable des opérations chez Polymarket, a confié au Washingtonian que la société envisageait une version permanente du Situation Room. « Nous irons partout où la situation a besoin d’être surveillée », a-t-il déclaré. Reste à voir si les régulateurs partageront cet enthousiasme. Le projet de loi Murphy-Casar doit être examiné en commission au Sénat dans les prochaines semaines.