28 millions de dossiers médicaux passés au crible. Le chiffre donne le vertige, et les conclusions encore plus.
Une étude publiée dans PLOS Medicine vient de bousculer ce qu’on croyait savoir sur Alzheimer. Les chercheurs ont épluché les données de 27,8 millions de bénéficiaires américains de Medicare, âgés de 65 ans et plus, sur une période allant de 2000 à 2018. Leur question : l’exposition prolongée aux particules fines PM2.5 (ces poussières microscopiques qui passent dans le sang) augmente-t-elle directement le risque de développer la maladie ?
Réponse courte : oui. Et pas par le chemin qu’on imaginait.
Le cerveau en première ligne
Jusqu’ici, on pensait que la pollution de l’air favorisait Alzheimer de manière indirecte, en provoquant hypertension, AVC ou dépression, des pathologies qui elles-mêmes augmentent le risque de démence. Sauf que l’étude démontre le contraire. Après avoir neutralisé ces facteurs intermédiaires, le lien entre PM2.5 et Alzheimer reste quasiment intact. En clair, les particules fines s’attaquent directement au cerveau.
« L’exposition à long terme à la pollution particulaire fine était associée à un risque accru de maladie d’Alzheimer, en grande partie par des effets directs sur le cerveau », écrivent les auteurs.
Ryu Takechi, professeur associé au Curtin Medical Research Institute, confirme : ces résultats collent avec ce que les études mécanistiques montrent depuis plusieurs années. Les particules PM2.5 franchissent la barrière sang-cerveau et provoquent un stress oxydatif qui accélère la neurodégénérescence. Ashley Bush, responsable clinique au Florey Institute, parle de « dommages chimiques » directs.
Des autopsies qui enfoncent le clou
Un deuxième travail, publié dans JAMA Neurology par l’Université de Pennsylvanie, apporte la preuve anatomique. Les chercheurs ont analysé 602 cerveaux de patients décédés entre 1999 et 2022. Résultat : chaque augmentation d’un microgramme par mètre cube de PM2.5 dans l’année précédant le décès était associée à 19 % de chances supplémentaires de présenter des lésions sévères d’Alzheimer à l’autopsie. Et 63 % du lien entre pollution et déclin cognitif passerait directement par ces lésions cérébrales.
Les personnes ayant subi un AVC se révèlent encore plus vulnérables, ce qui pointe vers une intersection entre facteurs vasculaires et environnementaux.
Le machine learning entre dans la partie
Ces données massives attirent aussi l’attention des data scientists. Une analyse publiée par IEEE utilise des algorithmes de machine learning « explicable » pour cartographier la prévalence d’Alzheimer sur l’ensemble du territoire américain, en croisant exposition aux polluants et données démographiques. L’objectif : identifier les zones à risque et, à terme, alimenter des modèles prédictifs capables d’anticiper les futures vagues de cas.
On n’en est qu’aux débuts, mais la logique est limpide. Quand on dispose de 28 millions de dossiers géolocalisés sur 18 ans, les modèles d’apprentissage automatique peuvent repérer des schémas invisibles à l’œil humain.
57 millions de malades, et l’air qu’on respire
Alzheimer touche environ 57 millions de personnes dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Les chercheurs rappellent que l’amélioration de la qualité de l’air pourrait jouer un rôle concret dans la réduction du risque, surtout avec le vieillissement des populations et l’exposition croissante liée au trafic, à l’industrie et aux incendies de forêt.
Faut-il s’en inquiéter ? Probablement. Mais au moins, on sait maintenant où regarder.