900 millions d’utilisateurs, et pourtant un problème. L’analyste tech Benedict Evans vient de publier une longue analyse titrée « How will OpenAI compete? », et le constat est brutal : OpenAI n’a pas d’avantage technologique durable, pas de produit vraiment différenciant, et une base d’utilisateurs qui ressemble plus à un mirage qu’à une forteresse.

Un produit que personne ne peut distinguer des autres

Evans pose quatre questions stratégiques. La première est la plus dérangeante : OpenAI ne possède aucune technologie unique. Une demi-douzaine de labos produisent des modèles de niveau comparable, qui se dépassent mutuellement toutes les quelques semaines. Google, Meta, Anthropic, les labos chinois : tout le monde est dans la course, et aucun mécanisme connu ne permet à un acteur de creuser un écart définitif.

Contrairement à Windows ou iOS, il n’y a pas d’effet de réseau. Un développeur qui construit une appli avec GPT peut basculer sur Gemini ou Claude sans que l’utilisateur final s’en rende compte. « Les modèles vont rester très proches pour le moment », écrit Evans. Et quand le produit est indifférencié, l’avantage initial en adoption ne dure pas.

Large comme un océan, profond comme une flaque

OpenAI revendique 800 à 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires. Le chiffre impressionne, mais Evans le décortique : 80 % d’entre eux ont envoyé moins de 1 000 messages sur toute l’année 2025, soit en moyenne moins de trois requêtes par jour. Seuls 5 % paient un abonnement, selon The Information. L’usage est « large comme un océan, profond comme une flaque », résume l’analyste.

Même chez les ados américains, une étude du Pew Research Center de décembre 2025 montre que la majorité utilise les chatbots IA quelques fois par semaine tout au plus. On est loin de l’habitude quotidienne que promet une « révolution de l’informatique ». OpenAI reconnaît le problème en interne, parlant d’un « écart de capacité » entre ce que les modèles savent faire et ce que les gens en font réellement. Pour Evans, c’est une façon polie de dire que le produit n’a pas trouvé son marché.

La pub comme bouée de sauvetage ?

D’où le virage publicitaire. ChatGPT affiche désormais des annonces d’Expedia, Qualcomm ou Best Buy dès la première requête, comme l’a repéré la plateforme Adthena et confirmé The Verge. L’idée : financer les 90 % d’utilisateurs qui ne paient pas, tout en leur donnant accès aux modèles les plus puissants pour espérer approfondir leur engagement.

Fidji Simo, la responsable produit d’OpenAI, l’assume : « La diffusion et l’échelle, c’est le plus important. » Mais Evans doute. Si quelqu’un n’arrive pas à trouver quoi demander à ChatGPT cette semaine, un meilleur modèle ne va pas forcément changer la donne. Le problème est peut-être le chatbot lui-même, pas la qualité du moteur.

Pendant ce temps, Google et Meta grignotent des parts de marché à toute vitesse. Gemini et Meta AI progressent grâce à un atout qu’OpenAI n’a pas : la distribution. Google a la recherche, Meta a les réseaux sociaux. OpenAI a… une appli. Evans compare la situation à Netscape face à Microsoft dans les années 1990 : quand les produits se ressemblent, c’est celui qui contrôle la distribution qui gagne.

Sam Altman le sait, et il court

La quatrième faille est structurelle. Chez OpenAI, le produit ne contrôle pas la feuille de route. Ce sont les labos de recherche qui décident, et l’équipe produit doit transformer les percées en boutons. Mike Krieger, Kevin Weil, puis Fidji Simo : tous les responsables produit successifs l’ont admis. C’est l’inverse de ce que prêchait Steve Jobs, qui partait du besoin client pour remonter vers la technologie.

Evans pense que Sam Altman a parfaitement conscience de tout ça. Sa stratégie des douze derniers mois, les levées de fonds records, les annonces d’infrastructures à coups de « braggawatts », le projet Stargate avec SoftBank et Oracle, l’embauche de McKinsey et Capgemini pour conquérir l’entreprise : tout cela vise à convertir du papier en positions stratégiques durables avant que la musique s’arrête.

Le problème, conclut Evans, c’est que même des centaines de milliards en infrastructure ne donnent qu’un siège à la table. Pas un avantage compétitif. TSMC fabrique les puces les plus avancées du monde, mais personne ne développe des « applis TSMC ». Posséder du compute ne crée pas d’écosystème.

OpenAI a lancé le boom de l’IA générative. Mais avoir allumé la mèche ne garantit rien pour la suite. Et la liste des pionniers qui ont perdu face aux géants installés est longue.