30 milliards dans OpenAI, 10 milliards dans Anthropic. Et puis plus rien. Mercredi, lors de la conférence Morgan Stanley à San Francisco, Jensen Huang a confirmé que ces investissements seraient probablement les derniers de Nvidia dans les deux laboratoires d’intelligence artificielle.
La raison officielle tient en une phrase : les introductions en bourse prévues cette année referment la fenêtre d’investissement. La raison réelle est sans doute plus tortueuse.
Quand le fournisseur devient actionnaire
Le montage avait de quoi faire tiquer. Nvidia vend des processeurs graphiques aux laboratoires IA. Ces mêmes laboratoires lui achètent des milliards de dollars de puces chaque trimestre. Nvidia, en retour, réinjecte une partie de ces revenus sous forme d’investissement au capital de ses propres clients.
Michael Cusumano, professeur au MIT Sloan, avait résumé la situation au Financial Times dès septembre 2025 en qualifiant l’opération de « jeu à somme nulle ». Sa formule : Nvidia place 100 milliards dans le capital d’OpenAI, OpenAI s’engage à acheter 100 milliards ou plus de puces Nvidia. L’argent tourne en boucle.
Le Wall Street Journal a consacré une enquête à ces « deals circulaires » qui se multiplient dans le secteur, établissant un parallèle avec les montages financiers de la bulle internet des années 2000. Les sommes en jeu sont cette fois incomparablement plus élevées, et la traçabilité des flux, plus opaque.
De 100 milliards promis à 30 milliards versés
Le décalage entre les annonces et la réalité raconte sa propre histoire. En septembre 2025, Nvidia avait promis jusqu’à 100 milliards de dollars dans OpenAI. Six mois plus tard, le chèque final signé dans le cadre de la levée de fonds record de 110 milliards s’élève à 30 milliards. Soit 70 % de moins que le plafond annoncé.
Huang a balayé toute hypothèse de tensions entre les deux entreprises, qualifiant ces rumeurs de « n’importe quoi ». Lors de la conférence de résultats du quatrième trimestre, il avait précisé que tous les investissements de Nvidia visaient à « élargir et approfondir la portée de son écosystème ». Mission accomplie, donc, selon la direction.
Côté Anthropic, l’investissement de 10 milliards annoncé en novembre 2025 dans le cadre d’un partenariat avec Microsoft n’a pas produit les synergies espérées. Deux mois à peine après la signature, Dario Amodei montait sur la scène du Forum de Davos pour comparer la vente de puces IA performantes à des clients chinois approuvés à « vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord ». Sans nommer Nvidia, le message était transparent.
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Le Pentagone s’invite dans l’équation
Les semaines qui ont suivi ont encore compliqué la donne. Fin février, l’administration Trump a placé Anthropic sur une liste noire fédérale après le refus du laboratoire d’autoriser l’utilisation de ses modèles pour des armes autonomes ou de la surveillance de masse. En quelques heures, OpenAI annonçait avoir décroché son propre contrat avec le département de la Défense.
La réaction du marché a surpris : Claude, le chatbot d’Anthropic, a grimpé en flèche dans les classements de l’App Store américain, passant de la 100e place fin janvier au sommet du classement des applications gratuites, selon les données de Sensor Tower. Le blacklistage gouvernemental s’est transformé en campagne marketing involontaire.
Nvidia se retrouve donc actionnaire de deux entreprises qui se livrent une guerre ouverte sur le terrain militaire, réglementaire et commercial. Tenir des participations dans les deux camps devenait une position difficile à défendre auprès des régulateurs comme des investisseurs.
L’IPO, le vrai signal
OpenAI et Anthropic préparent tous deux une entrée en bourse, anticipée pour le second semestre 2026. Pour Nvidia, ces introductions représentent un moment de vérité financier : les participations acquises à des valorisations privées pourraient générer des plus-values considérables une fois cotées.
Mais l’argument de Huang selon lequel « la porte se referme » avec l’IPO ne colle pas vraiment avec les pratiques du secteur. Des précédents existent : Berkshire Hathaway et Salesforce avaient investi dans Snowflake la veille même de son entrée en bourse en 2020, selon CNBC. L’IPO ne ferme pas la porte aux investisseurs stratégiques. Elle la rend simplement publique, et donc scrutée.
C’est peut-être là que réside le vrai calcul. Tant que les participations restent privées, la circularité des flux passe sous les radars. Une fois les entreprises cotées, chaque transaction croisée entre Nvidia et ses anciens investis sera disséquée par les analystes et les régulateurs boursiers.
Le fabricant de pelles ne creuse plus
Nvidia gagne déjà des sommes vertigineuses en vendant ses GPU aux laboratoires IA. Au dernier trimestre, le chiffre d’affaires du segment data center a dépassé 35 milliards de dollars. Investir en parallèle dans le capital de ses clients créait une zone grise que le marché tolérait en phase d’euphorie, mais que la maturation du secteur rend moins tenable.
Le retrait de Nvidia marque peut-être la fin d’une époque où les géants de la tech pouvaient être à la fois fournisseur, investisseur et partenaire stratégique de leurs clients sans que personne ne pose de questions. Les IPO d’OpenAI et d’Anthropic, attendues dans les prochains mois, diront si ce désengagement était de la prudence ou de la prescience.