Commission, Parlement, Conseil : les trois piliers de l’Union européenne viennent d’interdire à leurs équipes de communication d’utiliser des images ou des vidéos entièrement générées par intelligence artificielle. Au même moment, Donald Trump publie des montages IA de lui en pape sur Truth Social, et Viktor Orban diffuse des deepfakes de ses rivaux vus 1,5 million de fois sur Facebook.

Bruxelles choisit l’abstinence numérique

La décision, révélée ce mercredi par Politico, concerne les trois institutions majeures de l’UE. Le porte-parole de la Commission Thomas Regnier a confirmé que « l’authenticité » reste la priorité pour « préserver la confiance des citoyens ». Les services de presse peuvent encore utiliser l’IA pour améliorer la qualité d’une photo existante, retoucher un cadrage ou ajuster la luminosité. Mais générer de toutes pièces une image ou une vidéo synthétique pour illustrer un communiqué officiel, c’est terminé.

Le Parlement européen dispose de son côté de directives internes encadrant l’usage des outils d’IA générative, « insistant sur la vigilance face aux risques inhérents », selon les termes rapportés par Politico. Le Conseil a adopté une position similaire, sans détailler publiquement ses règles internes. La mesure intervient dans la foulée d’une enquête de la Commission contre X et son chatbot Grok, au titre du Digital Services Act, sur les systèmes de recommandation et les images sexualisées générées par IA.

Trump, roi des deepfakes présidentiels

Le contraste avec les Etats-Unis est saisissant. Selon une analyse du Poynter Institute et de PolitiFact, le compte Truth Social de Donald Trump a utilisé l’IA dans au moins 36 publications depuis son investiture. D’après un décompte plus large de Factually, le chiffre grimpe jusqu’à 62 posts selon la période considérée.

On y trouve pêle-mêle une image de lui en pape publiée quelques jours après la mort de François, une autre en chevalier Jedi, une vidéo où il pilote un avion de chasse étiqueté « King Trump » pour bombarder des manifestants, et un clip imaginant Gaza transformé en station balnéaire de luxe. Ce dernier, initialement produit comme parodie par des créateurs indépendants, a été repris par le président et interprété comme un soutien à son projet de « niveler » Gaza pour en faire une « riviera du Moyen-Orient ». Le clip a provoqué la condamnation de dirigeants occidentaux et arabes, rapporte TIME.

Le speaker républicain Mike Johnson a défendu la pratique : « Vous pouvez argumenter qu’il est probablement la personne la plus efficace à avoir jamais utilisé les réseaux sociaux. Il utilise la satire pour faire passer un message. » Les critiques, eux, pointent que certains contenus relèvent de la désinformation. Un exemple : une vidéo promotionnelle vantant les « medbeds », une technologie hospitalière fictive issue des cercles conspirationnistes QAnon.

Orban pousse le curseur encore plus loin

Viktor Orban a franchi un cap supplémentaire. A quelques jours des élections législatives hongroises du 12 avril, le Premier ministre a diffusé sur Facebook un deepfake montrant son rival Peter Magyar recevant des ordres de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen pour envoyer de l’argent en Ukraine. La vidéo a dépassé les 1,5 million de vues, selon l’OCDE, qui a documenté l’incident dans sa base de données sur les usages problématiques de l’IA.

La Commission européenne a réagi en appelant Orban à « éviter la tromperie et respecter une communication politique loyale ». Mais cette condamnation verbale n’a débouché sur aucune sanction, malgré le Digital Services Act censé encadrer les contenus trompeurs en ligne. En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz a lui-même partagé un clip IA le montrant en train de danser, soi-disant pour sensibiliser aux risques de la technologie. L’initiative lui a valu les moqueries du Bundestag et des réseaux sociaux, rapporte le média allemand SWR3.

Les experts dénoncent une occasion gâchée

Walter Pasquarelli, conseiller à l’OCDE et chercheur à l’Université de Cambridge, ne mâche pas ses mots auprès de Politico : « L’usage responsable bat l’abstinence. » Pour lui, l’UE « rate une occasion de leadership en ne montrant pas à quoi ressemble un usage responsable et transparent de l’IA dans la communication politique ».

Alexandru Voica, de l’entreprise britannique de vidéo IA Synthesia, abonde dans le même sens : dans un contexte de crises géopolitiques rapides, « la vitesse et l’efficacité de la réponse deviennent plus importantes que jamais ». Son argument va plus loin : l’AI Act, le règlement européen sur l’intelligence artificielle, impose le filigranage et l’étiquetage des contenus synthétiques. L’obligation de marquage lisible par machine entre en vigueur le 2 août 2026, selon l’article 50 du texte. Un second projet de code de pratique sur l’étiquetage a été publié en mars par la Commission, d’après le Centre pour la démocratie et la technologie (CDT Europe).

En utilisant elle-même des contenus IA clairement étiquetés, l’UE aurait pu jouer le rôle de vitrine pour ses propres règles. Montrer concrètement au public à quoi ressemble un contenu synthétique identifié comme tel, plutôt que de faire comme si la technologie n’existait pas.

Le vrai risque : perdre le monopole de la crédibilité

Cayce Myers, professeur de communication à Virginia Tech, prévient dans TIME que les vidéos IA ont « plus de traction et de résonance » que les images fixes, et touchent particulièrement les jeunes électeurs. « La génération Z a un appétit bien plus grand pour ce type de commentaire visuel que les générations précédentes », analyse-t-il. Bret Schafer, chercheur à l’Alliance for Securing Democracy, parle d’un « changement complet » dans le fonctionnement de la communication politique.

Ben Colman, PDG de Reality Defender, société spécialisée dans la détection de deepfakes, complète le tableau : « La qualité s’améliore, mais pour de très mauvais usages. L’IA générative et les deepfakes accélèrent la désinformation, les arnaques et les attaques contre les élus, les minorités et les femmes. Les plateformes sont des marchés de l’attention, et le retour sur investissement est meilleur quand on génère des vues extrêmes. »

Le paradoxe est complet. L’Europe s’interdit un outil que ses propres dirigeants nationaux utilisent déjà, que le président américain a transformé en arme de communication de masse, et que son propre règlement prévoit d’encadrer plutôt que de proscrire. Le prochain test arrive le 12 avril, jour des élections hongroises : la campagne la plus saturée de deepfakes que l’UE ait connue se joue sous ses yeux, à l’intérieur de ses frontières.