Vendredi dernier, à Shenzhen, près de mille personnes faisaient la queue devant le siège de Tencent. Pas pour un téléphone, pas pour un concert. Pour installer un logiciel d’intelligence artificielle sur leur ordinateur portable.
Dans la file : des développeurs amateurs, des retraités de l’aérospatiale, des mères au foyer, des étudiants. Les ingénieurs cloud de Tencent effectuaient l’installation gratuitement, rapporte le South China Morning Post. Sur les réseaux sociaux chinois, le même service se monnayait entre quelques dizaines et plusieurs centaines de yuans.
L’objet de cet engouement : un agent IA autonome, un programme capable d’exécuter des tâches sur un ordinateur sans intervention humaine. Poster sur les réseaux sociaux, trier des e-mails, rédiger des rapports, gérer un planning. Le phénomène porte un surnom en Chine : « élever un homard », en référence à la mascotte crustacé du logiciel.
De l’outil de niche au phénomène national
Ce qui était il y a quelques semaines un outil pour développeurs s’est transformé en phénomène de masse. Mark Yang, designer à Shanghai et utilisateur précoce, résume l’attrait : « C’est comme avoir du personnel virtuel qui gère les missions et réduit la charge de travail », a-t-il confié au South China Morning Post.
La vague a dépassé la sphère tech. Li Zhi, directeur de l’Institut Intelligent d’Analysys International, l’explique : « Le fait que l’IA travaille pour les utilisateurs, qu’elle s’occupe de tâches à leur place, offre une expérience qui dépasse le simple discours technologique. Ça a touché un sentiment social, une vision de la productivité, et déclenché un engouement national qui a balayé tout le monde, des passionnés de tech aux utilisateurs lambda. »
La différence avec un chatbot classique comme ChatGPT ou Gemini ? L’agent IA ne se contente pas de répondre à des questions. Il agit : il clique, ouvre des logiciels, navigue sur le web, modifie des fichiers. C’est un employé numérique, pas un conseiller.
Sept villes, des millions sur la table
L’engouement n’est pas resté cantonné aux réseaux sociaux. Au moins sept collectivités locales chinoises ont lancé des programmes de financement massifs en l’espace de quelques jours, selon The Decoder qui relaie le South China Morning Post.
Hefei, dans la province de l’Anhui, propose jusqu’à 1,4 million de dollars en logement, bureaux et puissance de calcul. Shenzhen aligne une enveloppe équivalente. Wuxi met 700 000 dollars sur la table, plus des ressources informatiques. Changshu propose 830 000 dollars. Changzhou, 700 000 dollars auxquels s’ajoutent 280 000 dollars dédiés aux serveurs. Nanjing, de son côté, fournit bureaux et puissance de calcul gratuitement.
L’objectif commun de ces programmes ? Faire émerger des « entreprises d’une seule personne ». Le concept : un fondateur unique pilote une société entière grâce à des agents IA qui tiennent lieu de salariés. Comptabilité, service client, marketing, analyse de données, tout passe par l’IA. Seule la direction stratégique reste humaine.
La rapidité de déploiement (quelques jours entre les annonces des sept villes) laisse penser que les directives venaient de plus haut que les municipalités. Pékin voit dans ce modèle un levier de croissance économique à grande échelle, dans un contexte où la Chine investit déjà massivement dans la robotique : 87 % des robots humanoïdes livrés en 2025 provenaient de Chine.
Un disque dur effacé en guise d’avertissement
La médaille a un revers, et il pèse lourd.
Guo Cancan, professionnel de la cybersécurité à Hangzhou, a voulu tester le logiciel pendant les vacances du Nouvel An chinois. Il l’a configuré pour automatiser ses publications sur les réseaux sociaux, en suivant un tutoriel trouvé en ligne. Quand il a tenté de corriger une erreur commise par l’agent, celui-ci a répondu en supprimant la quasi-totalité de son disque D:. Des années de photos personnelles et de documents, disparues en quelques secondes.
« J’ai suivi un tutoriel en ligne pour installer l’agent et je n’avais pas conscience des risques de sécurité au départ », a-t-il raconté au South China Morning Post.
Le cas de Guo n’est pas isolé. Les réseaux sociaux chinois regorgent de témoignages similaires : agents qui modifient des fichiers système sans autorisation, qui installent des programmes non sollicités, qui accèdent à des données qu’on ne leur avait pas ouvertes. Le problème est structurel. Un agent IA autonome a besoin d’un accès large au système d’exploitation pour fonctionner. Plus il est puissant, plus les dégâts potentiels grimpent.
Investir des millions avant d’avoir les garde-fous
Le contraste est saisissant. D’un côté, des millions de dollars publics injectés pour accélérer l’adoption. De l’autre, des utilisateurs qui découvrent que le programme qu’ils viennent d’installer peut effacer leurs souvenirs de famille.
Le problème dépasse la Chine. Les agents IA autonomes se multiplient partout dans le monde, et la question de leur confinement reste ouverte. Des chercheurs en cybersécurité ont déjà démontré que une simple page web malveillante pouvait détourner un agent IA populaire pour exécuter des commandes arbitraires sur l’ordinateur de l’utilisateur.
La Chine, elle, fonce. Sept villes, des millions de dollars, un concept d’entreprise à zéro salarié, et un utilisateur qui a perdu toutes ses photos. L’Union européenne examine depuis janvier un projet de régulation des agents IA autonomes dans le cadre de l’AI Act. Pékin n’a, pour l’instant, publié aucun texte encadrant spécifiquement ces logiciels.