Murphy Campbell chante des ballades folkloriques des Appalaches filmées seule dans les bois de Caroline du Nord. En janvier, ses fans lui ont signalé deux nouveaux morceaux sur son profil Spotify. Elle ne les avait jamais enregistrés.
Une voix clonée, un banjo synthétique et zéro consentement
Quelqu’un a aspiré ses vidéos YouTube, passé ses performances dans un générateur d’IA, puis publié le résultat sur les plateformes de streaming sous son nom. En écoutant, Campbell a reconnu une imitation de sa voix, de son dulcimer et de son banjo. « C’était cet ordinateur qui mimait ma voix », raconte-t-elle à Rolling Stone. « Et qui essayait de jouer du banjo et du dulcimer très mal. » Deux détecteurs d’IA indépendants consultés par The Verge ont confirmé : les morceaux étaient probablement générés par intelligence artificielle.
Les faux titres reprenaient « The Four Marys » et « Cuba », deux traditionnels que Campbell avait filmés sur YouTube. Le dulcimer de la version IA sonnait comme « un gâchis métallique et ondulant, presque un son de synthé ringard imitant la guitare », selon les mots de l’artiste. Comique si le contexte n’était pas aussi glaçant.
Trois semaines de harcèlement pour supprimer deux morceaux
Campbell a contacté Spotify pour faire retirer les faux morceaux. La procédure a pris des semaines. « Je suis devenue un parasite », admet-elle. Au moment où les titres ont enfin disparu de YouTube Music et Apple Music, au moins un d’entre eux était toujours sur Spotify, cette fois sous un profil d’artiste différent portant le même nom. Il existe désormais plusieurs « Murphy Campbell » sur la plateforme. « J’étais évidemment ravie », ironise l’artiste.
Son cas est loin d’être isolé. Selon Lisa Hresko, directrice des opérations chez A2IM, l’organisation professionnelle des labels indépendants américains, ces fraudes sont « incroyablement répandues ». « On a presque de la chance si on n’en a pas été victime d’une manière ou d’une autre », confie-t-elle à Rolling Stone. La chanteuse de jazz Veronica Swift traîne deux faux morceaux sur son profil depuis des mois. L’artiste indie Clover County a découvert un album entier publié sous son nom. Mannequin Pussy, groupe punk américain, a interpellé publiquement Spotify sur Instagram pour réclamer « une vraie conversation » sur la fraude par IA.
Le jour où le troll a réclamé ses propres chansons
Pour Campbell, le cauchemar ne faisait que commencer. Le jour même où Rolling Stone publiait un article sur son histoire, un mystérieux utilisateur baptisé « Murphy Rider » a envoyé des vidéos via Vydia, un distributeur musical, pour réclamer la propriété des morceaux de Campbell sur YouTube. YouTube a accepté la réclamation. Campbell a reçu un message glaçant : « Vous partagez désormais les revenus avec les titulaires du copyright de la musique détectée dans votre vidéo, Darling Corey. »
Le détail qui rend l’affaire absurde : les chansons visées sont dans le domaine public. « In the Pines » remonte aux années 1870. Lead Belly l’a enregistrée. Nirvana l’a reprise sous le titre « Where Did You Sleep Last Night ». Personne n’en détient les droits. Et pourtant, le système Content ID de YouTube a validé la réclamation sans broncher.
Vydia a fini par retirer les réclamations et bannir l’utilisateur de sa plateforme. Son porte-parole Roy LaManna assure que sur les 6 millions de réclamations déposées par Vydia via Content ID, 0,02 % se sont révélées invalides, un taux qu’il qualifie de « remarquable selon les standards de l’industrie ». Il nie tout lien entre les faux morceaux sur Spotify et les réclamations de copyright sur YouTube, malgré la coïncidence troublante des dates.
8 millions volés par un seul fraudeur, et personne n’a rien vu venir
Les petits artistes font les cibles les plus faciles. « Ils ont les ingrédients dont vous avez besoin », explique Michael Lewan, directeur de la Music Fights Fraud Alliance, à Rolling Stone. « Des auditeurs et des abonnés déjà en place, mais sans la notoriété ni les ressources d’un artiste soutenu par un major. » Le streaming pousse déjà ces musiciens à jongler entre création, gestion des droits et promotion. Surveiller leur profil contre les usurpateurs d’identité par IA, c’est un job de plus que personne ne paie.
La mécanique financière semble absurde à première vue : les faux morceaux récoltent rarement plus de quelques centaines de streams. Grace Mitchell, autrice-compositrice ciblée depuis 2021, résume : « Les streams générés en quelques semaines ne rapporteraient même pas un dollar. » Mais à grande échelle, les chiffres explosent. Mike Smith, un musicien de Caroline du Nord qui a plaidé coupable de fraude au streaming en mars, aurait empoché 8 millions de dollars en répartissant des millions de faux streams sur des centaines de milliers de morceaux, en grande partie générés par IA. La facilité avec laquelle on fabrique et distribue de la musique IA rend ce type d’arnaque industrialisable.
Spotify teste un bouton « approuver », les artistes doutent
Face à la multiplication des cas, Spotify a lancé en mars un outil baptisé « Artist Profile Protection », actuellement en bêta. Le principe : les artistes peuvent activer une option qui bloque toute nouvelle sortie sur leur profil tant qu’ils ne l’ont pas approuvée manuellement. Digital Music News rapporte que l’outil est encore limité et ne protège pas contre les morceaux publiés sous un nouveau profil homonyme.
Campbell reste sceptique. « Chaque fois qu’une entité de cette taille fait une promesse comme ça aux musiciens, ça ne se passe jamais comme prévu », lâche-t-elle. Le problème dépasse Spotify. YouTube accepte des réclamations de copyright sur des chansons du domaine public. Les distributeurs comme Vydia permettent à des inconnus de publier sous le nom d’artistes existants sans vérification sérieuse. Les détecteurs d’IA sont imparfaits. Chaque maillon de la chaîne a une faille, et les escrocs n’ont besoin que d’une seule.
« Je pense que ça va bien plus profond qu’on ne le croit », conclut Campbell. La prochaine étape pourrait venir du Congrès américain, où un projet de loi bipartisan sur la protection des voix contre le clonage IA a été déposé en février. Mais en attendant, les musiciens indépendants restent seuls face aux algorithmes, armés d’un formulaire de signalement et d’une patience qu’ils ne devraient pas avoir à mobiliser.