1,65 million de puces IA fabriquées en Chine, vendues en Chine, sans passer par les Etats-Unis. En 2025, les fabricants chinois ont capté 41 % du marché national des accélérateurs d’intelligence artificielle, selon un rapport du cabinet IDC consulté par Reuters. Il y a trois ans, leur part de marché était marginale.
Quatre millions de puces expédiées en un an
Le chiffre global donne le vertige : environ 4 millions de cartes accélératrices IA ont été livrées en Chine sur la seule année 2025, d’après IDC, un cabinet d’études spécialisé dans les technologies. Nvidia domine encore avec 55 % du marché et 2,2 millions de puces expédiées. Mais la tendance est claire : le géant américain recule là où les acteurs locaux progressent.
Côté chinois, Huawei mène la charge avec 812 000 puces livrées, principalement ses Ascend 910B et 910C. Derrière, T-Head, la filiale semi-conducteurs d’Alibaba, a écoulé 265 000 cartes. Baidu (avec ses puces Kunlunxin) et Cambricon sont au coude-à-coude, chacun à 116 000 unités. AMD, le rival historique de Nvidia, ne pèse que 4 % du marché chinois.
L’embargo qui a produit l’effet inverse
Washington pensait freiner la course chinoise à l’IA en coupant l’accès aux puces les plus performantes. Depuis octobre 2022, le département du Commerce américain a multiplié les restrictions sur les exportations de semi-conducteurs vers la Chine. Les puces haut de gamme de Nvidia, comme les A100 et H100, sont interdites à l’export. Même les versions bridées, conçues pour contourner les règles, ont fini par être ajoutées à la liste noire.
Le résultat ? Pékin a accéléré sa politique d’autosuffisance technologique. Le gouvernement chinois pousse désormais les entreprises locales à privilégier les puces domestiques. Certaines entreprises chinoises ont reçu la consigne de réduire leurs achats de puces Nvidia, selon plusieurs médias dont The Decoder et Bloomberg. Le message est simple : si vous ne pouvez pas acheter américain, fabriquez chinois.
Huawei, de paria à champion national
Le grand gagnant de cette situation s’appelle Huawei. Le groupe, placé sur liste noire américaine depuis 2019, a été contraint de développer ses propres processeurs IA bien avant les autres. Ses puces Ascend 910, fabriquées par le fondeur chinois SMIC, ne rivalisent pas encore avec les dernières générations de Nvidia en puissance brute. Elles coûtent moins cher, sont disponibles immédiatement et ne dépendent d’aucune autorisation étrangère.
Cette avance a permis à Huawei de décrocher des contrats massifs avec les géants chinois du cloud et les institutions publiques. Baidu, Alibaba, Tencent : tous ont intégré des puces Huawei dans leurs data centers IA. Le fabricant de Shenzhen a livré plus de 800 000 accélérateurs en 2025, un volume qui aurait paru impensable il y a deux ans.
Nvidia perd du terrain mais reste incontournable
Avec 2,2 millions de puces vendues en Chine, Nvidia reste loin devant en volume. La Chine représentait encore 17 % de son chiffre d’affaires au dernier trimestre, malgré les restrictions. Le groupe de Jensen Huang a multiplié les versions adaptées aux règles américaines, comme la H800 puis la H20, bridées pour passer sous les seuils réglementaires.
Le problème pour Nvidia est la dynamique. Sa part de marché en Chine était supérieure à 90 % avant 2022. Elle est tombée à 55 % en 2025. Si la tendance se poursuit au même rythme, les fabricants chinois pourraient atteindre la parité dès 2027.
Pour les clients chinois, le calcul est devenu pragmatique. Une puce Nvidia reste plus performante pour entraîner les très gros modèles de langage. Pour l’inférence, le déploiement d’applications et les charges de travail courantes, les puces domestiques font le travail. Et elles ne risquent pas de disparaître du jour au lendemain par décision de Washington.
Un signal d’alarme pour la stratégie américaine
Ces chiffres posent une question gênante aux architectes de la politique technologique américaine. Les restrictions sur les exportations ont été présentées comme un moyen de maintenir l’avance des Etats-Unis en IA. Trois ans plus tard, la Chine n’a pas ralenti. Elle a construit une industrie parallèle.
Les analystes du cabinet SemiAnalysis estimaient fin 2025 que la Chine avait installé plus de puissance de calcul IA que l’Europe entière, malgré l’embargo. Le pays dispose désormais d’une chaîne d’approvisionnement locale, certes moins avancée sur le plan technologique, mais fonctionnelle et en croissance rapide.
Le prochain test sera la génération Ascend 920 de Huawei, attendue courant 2026. Si elle réduit l’écart de performances avec les puces Nvidia Blackwell, la Chine disposera d’une alternative crédible sur toute la gamme. Les restrictions américaines auront alors accompli le contraire exact de leur objectif initial : créer un concurrent là où il n’y en avait pas.