Six décisions renversées en un seul match, un manager viré pour avoir crié sur un robot, et un batteur si confiant dans la machine qu’il se met à courir avant même le verdict. En quatre jours, le nouveau système d’arbitrage automatisé du baseball américain a transformé le sport le plus conservateur du monde en laboratoire grandeur nature de la cohabitation humain-machine.

Un tapotement de casque qui change tout

Depuis le 27 mars 2026, la Major League Baseball autorise les joueurs à contester les décisions de l’arbitre en tapant sur leur casque ou leur casquette. Un geste simple, presque anodin, qui déclenche en quelques secondes l’affichage du verdict sur l’écran géant du stade. Le système ABS (Automated Ball-Strike), alimenté par des capteurs qui suivent la trajectoire de chaque lancer au millimètre, compare instantanément la position de la balle avec la zone de strike propre à chaque batteur. Si la balle touche ne serait-ce qu’un bord de cette zone, c’est un strike. Sinon, c’est une balle. Pas d’interprétation, pas de discussion, pas de comité vidéo planqué dans un bureau à New York comme pour les autres contestations.

Chaque équipe dispose de deux contestations par match. Un challenge réussi est conservé. Un challenge raté est perdu. Si le match va en prolongations, les équipes récupèrent un challenge supplémentaire. C’est cette mécanique, à mi-chemin entre le VAR du football et le Hawk-Eye du tennis, qui transforme chaque appel contestable en micro-drame stratégique. Faut-il garder sa contestation pour un moment décisif ou corriger immédiatement une injustice ? Les joueurs doivent trancher en deux secondes, sous pression, devant 40 000 spectateurs.

C.B. Bucknor, six erreurs, zéro pitié

Le premier vrai crash test du système s’est produit dès le deuxième jour de la saison. Samedi 28 mars, au Great American Ball Park de Cincinnati, l’arbitre C.B. Bucknor officiait derrière le marbre pour le match entre les Reds et les Red Sox de Boston. En 63 ans de carrière et 30 ans de service en ligue majeure, Bucknor s’est taillé une réputation d’arbitre imprécis que les fans connaissent bien. Le système ABS l’a confirmé de la pire des manières : six de ses décisions ont été renversées en un seul match, rapporte CBS Sports.

Le moment le plus cinglant survient au sixième tour de batte. Bucknor prononce deux troisièmes strikes consécutifs contre le batteur Eugenio Suárez. Deux fois, Suárez tape son casque. Deux fois, l’écran géant montre que la balle était en dehors de la zone. Deux décisions annulées d’affilée, devant des milliers de spectateurs et des caméras qui captent chaque expression sur le visage de l’arbitre. Au total, les Reds ont contesté cinq fois et gagné cinq fois. Les Red Sox ont tenté trois fois et obtenu gain de cause une fois. Huit contestations en un match, c’est beaucoup. Mais quand 75 % d’entre elles donnent raison aux joueurs, le problème n’est pas le système.

Première éjection de l’histoire pour contestation de robot

Le lendemain, dimanche 29 mars, l’ABS a franchi un autre cap historique. Lors du match entre les Twins du Minnesota et les Orioles de Baltimore, le batteur Matt Wallner reçoit un lancer en pleine zone de strike sur un compte de 3 balles et 2 strikes, bases pleines, deux retraits. Furieux, il conteste. L’écran confirme la décision de l’arbitre : c’était bien un strike. Les Twins perdent leur droit de contester pour le reste du match.

La suite devient inédite dans l’histoire du baseball. Le lanceur des Orioles conteste à son tour une décision sur le batteur suivant et obtient gain de cause. Le manager des Twins, Derek Shelton, explose. Pas contre la décision elle-même, mais parce qu’il estime que le lanceur a attendu trop longtemps avant de taper son casque. Il hurle sur l’arbitre, qui l’éjecte du terrain. Shelton entre dans l’histoire comme le premier manager éjecté pour avoir contesté une décision rendue par un robot, selon 404 Media.

L’ironie n’échappe à personne : Shelton ne se plaint pas du jugement de la machine, mais du comportement de l’humain qui l’a sollicitée. Le conflit s’est déplacé. On ne conteste plus la précision du verdict, on conteste les règles qui encadrent l’accès au verdict.

Le sprint de la confiance aveugle

Un autre moment, partagé des millions de fois sur les réseaux sociaux, illustre la vitesse avec laquelle les joueurs ont intégré le système. Le batteur Randy Arozarena reçoit un quatrième lancer hors zone sur un compte de 3 balles et 1 strike. L’arbitre appelle un strike. Arozarena tape son casque et, sans attendre le résultat affiché sur l’écran géant, se met à marcher vers la première base. Il sait que le robot va lui donner raison. Et le robot lui donne raison. La séquence, filmée et diffusée par plusieurs médias dont Jomboy Media, condense en trois secondes toute la philosophie du nouveau système : la confiance dans la machine est déjà plus forte que la confiance dans l’humain.

Au niveau de la ligue, les chiffres confirment la tendance. Avant le match de samedi, 58 % des contestations avaient abouti, selon les données compilées par CBS Sports. Les receveurs (catchers) affichent le meilleur taux de réussite, avec 63 %, ce qui s’explique par leur position derrière le batteur, idéale pour juger la trajectoire. Le receveur des Royals de Kansas City, Salvador Perez, a réussi trois contestations sur trois lors du match d’ouverture.

Quatre ans de test avant la révolution

Le système n’est pas apparu du jour au lendemain. La MLB teste la technologie en ligues mineures depuis 2022 et l’a expérimentée lors de l’entraînement de printemps en 2025. Le Joint Competition Committee, organe paritaire regroupant joueurs, managers et dirigeants, a approuvé son adoption pour la saison 2026 en septembre dernier, indique MLB.com. Des sondages internes auprès des fans confirmaient un soutien massif.

Le choix du format « challenge » plutôt que l’arbitrage 100 % automatisé reflète un compromis typiquement américain. La ligue voulait corriger les erreurs manifestes sans supprimer l’arbitre humain, qui reste maître du jeu entre les contestations. Certaines franchises ont déjà interdit à leurs lanceurs de contester, préférant laisser ce rôle au receveur qui dispose d’un meilleur angle de vision. D’autres études de stratégie émergent : faut-il garder ses contestations pour les fins de match serrées ou les utiliser tôt pour déstabiliser psychologiquement l’arbitre ?

Le système sera actif pour chaque match joué dans un stade MLB, y compris en séries éliminatoires. Trois exceptions seulement : la série de Mexico City en avril, le match Field of Dreams en août et le Little League Classic, trois sites dépourvus de l’infrastructure technique nécessaire.

Ce que le baseball dit du reste du monde

Le tennis utilise le Hawk-Eye depuis 2006. Le cricket a son DRS (Decision Review System) depuis 2009. Le football a le VAR depuis 2018, avec les polémiques qu’on lui connaît. Le baseball arrive en dernier, mais avec une formule que les autres sports envient : un verdict instantané, affiché en clair devant tout le stade, impossible à contester une fois rendu. Pas de cabine vidéo, pas de trois minutes d’attente, pas d’interprétation subjective. Le résultat apparaît sur le Jumbotron en quelques secondes via un réseau 5G, et le match reprend.

Ce qui rend l’expérience fascinante, note 404 Media, c’est que le système reste profondément humain dans son fonctionnement. C’est le joueur qui décide de contester, sous le coup de l’émotion ou du calcul. C’est le manager qui explose quand il estime que les règles ont été violées. C’est le public qui hurle de joie quand un arbitre impopulaire se fait corriger en direct. La technologie arbitre le conflit entre deux jugements humains, elle ne le supprime pas.

Reste à voir si la lune de miel durera. Les premiers matchs ont produit du spectacle. Mais quand les arbitres ajusteront leurs appels pour éviter l’humiliation publique (et les données suggèrent que c’est déjà le cas en ligues mineures), le système pourrait devenir invisible. Ce serait, pour ses concepteurs, le signe qu’il fonctionne parfaitement.