« L’argument du fair use est du pipeau. » Jack Conte n’a pas mâché ses mots devant la salle comble du festival SXSW, à Austin, cette semaine. Le cofondateur et PDG de Patreon, plateforme qui permet à plus de 250 000 créateurs de vivre de leur art, s’est attaqué frontalement aux géants de l’intelligence artificielle et à leur manière d’aspirer le travail des artistes sans contrepartie.
Sa démonstration tient en une question simple, et elle fait mouche : si le droit d’utiliser librement des œuvres pour entraîner un modèle est vraiment fondé juridiquement, pourquoi OpenAI, Google et les autres signent-ils des contrats à plusieurs dizaines de millions de dollars avec Disney, Condé Nast, Warner Music ou Vox Media ?
Des millions pour les gros, rien pour les petits
Le paradoxe que Conte met en lumière est difficile à contester. D’un côté, les entreprises d’IA revendiquent le « fair use », cette doctrine juridique américaine qui autorise, sous certaines conditions, l’utilisation d’œuvres protégées sans l’accord de l’ayant droit. De l’autre, ces mêmes entreprises déboursent des sommes colossales pour sécuriser l’accès aux catalogues des plus gros éditeurs. Selon plusieurs estimations compilées par TechCrunch, OpenAI a signé des accords de licence avec au moins une douzaine de groupes médias depuis 2024, pour des montants cumulés qui dépassent les 500 millions de dollars.
« Si c’est légal de simplement utiliser le travail, pourquoi payer ? », a lancé Conte en brandissant le texte imprimé de son discours, qu’il a lui-même qualifié de « manifeste ». « Pourquoi payer Disney et pas les millions d’illustrateurs, de musiciens et d’écrivains dont le travail a été englouti par ces modèles pour créer des centaines de milliards de dollars de valeur ? »
La réponse est limpide : les grandes entreprises médias ont les avocats et le poids économique pour négocier. Les créateurs indépendants, eux, n’ont ni l’un ni l’autre.
Le précédent juridique qui change la donne
Le timing du discours de Conte n’est pas anodin. Aux États-Unis, les tribunaux tranchent en ce moment même la question du fair use appliqué à l’entraînement d’IA. Le New York Times poursuit OpenAI depuis fin 2023, tandis que des dizaines de plaintes similaires s’empilent. En janvier dernier, la Cour suprême américaine a refusé de statuer sur le copyright des images générées par IA, renvoyant la balle aux juridictions inférieures, un signal que le cadre juridique reste flou et que chaque bataille se jouera au cas par cas.
En Europe, la situation est différente. Le Règlement européen sur l’IA, entré en vigueur progressivement depuis 2024, impose des obligations de transparence sur les données d’entraînement. Les ayants droit peuvent aussi invoquer la directive européenne sur le droit d’auteur de 2019 pour s’opposer au « text and data mining ». Mais dans les faits, l’application reste compliquée pour un créateur isolé face à une entreprise valorisée à 300 milliards de dollars.
Conte veut jouer les intermédiaires
Le PDG de Patreon ne se contente pas de dénoncer. En creux, il positionne sa plateforme comme un interlocuteur crédible pour négocier avec les entreprises d’IA au nom des créateurs. Avec ses 250 000 créateurs actifs et plus de 9 milliards de dollars redistribués aux artistes depuis la création de la plateforme en 2013, Patreon dispose d’un argument de poids : le volume.
« Je ne suis pas anti-IA. Je dirige une putain d’entreprise tech », a-t-il précisé, soucieux de ne pas passer pour un technophobe. Son raisonnement est pragmatique : l’IA va transformer la création comme l’ont fait le streaming musical, le passage au format vertical ou l’algorithme de recommandation. Chaque fois, les créateurs se sont relevés. Mais chaque fois, ils ont dû se battre pour récupérer leur part.
Ce discours tranche avec la position d’autres acteurs de la tech. Sam Altman, PDG d’OpenAI, a récemment déclaré que l’IA allait créer « des emplois qui n’existent pas encore » tout en reconnaissant que 50 000 postes pourraient disparaître à court terme dans la tech. Pour Conte, cette promesse ne vaut rien si les créateurs ne touchent pas leur dû sur le travail déjà aspiré.
L’économie créative face à un choix de société
Le marché de l’économie des créateurs pèse aujourd’hui plus de 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale, selon les estimations de Goldman Sachs. Des plateformes comme YouTube, Twitch, TikTok et Patreon ont permis à des millions de personnes de vivre de leur passion. Mais cette économie repose sur un principe fragile : la valeur du contenu original.
Si les modèles d’IA peuvent reproduire le style, la voix et les idées d’un créateur sans le rémunérer, l’incitation à créer s’effondre. « Les grandes artistes ne rejouent pas ce qui existe déjà, a conclu Conte. Elles se hissent sur les épaules des géants et font avancer la culture. » Une pique directe aux LLM, ces modèles de langage qui, par conception, prédisent le mot suivant le plus probable plutôt que d’inventer.
Le débat dépasse la seule question financière. Il touche à la structure même de l’innovation créative. Si la prochaine génération de musiciens, d’illustrateurs ou de vidéastes constate que son travail alimente des machines sans retour, les vocations se tariront. Pas immédiatement, mais mécaniquement.
Un bras de fer qui ne fait que commencer
Conte n’est pas seul dans cette bataille. L’Authors Guild, qui représente des milliers d’écrivains américains, a déposé plainte contre OpenAI en 2023. Des artistes visuels ont lancé une class action contre Stability AI et Midjourney. En France, la SACEM négocie depuis des mois avec les entreprises d’IA sur les conditions d’utilisation des catalogues musicaux. Le mouvement prend de l’ampleur, mais les créateurs indépendants restent les plus vulnérables.
La prochaine échéance majeure se joue au Congrès américain, où plusieurs propositions de loi sur la transparence des données d’entraînement sont en discussion. Si l’une d’entre elles aboutit, les entreprises d’IA devront publier la liste des œuvres utilisées pour construire leurs modèles. Ce serait la première étape vers un système de compensation, et exactement le levier dont des plateformes comme Patreon auraient besoin pour peser dans la négociation.