Deux heures d’entretien, un hôtel au Salvador, et six démentis répétés comme un mantra. Adam Back, cryptographe britannique de 53 ans, savait exactement de quoi John Carreyrou allait parler. Le journaliste qui avait fait tomber Theranos venait de passer des mois à enquêter sur le plus grand mystère de l’internet : qui a créé le Bitcoin ?
La réponse du New York Times, publiée mercredi dans une investigation de 12 000 mots, désigne Adam Back. L’intéressé dit non. Le mystère reste entier. Et un portefeuille estimé à 71 milliards de dollars continue de dormir, intact, depuis 14 ans.
Hashcash, le chaînon manquant
Pour comprendre pourquoi Back est dans le viseur, il faut remonter à 1997. Cette année-là, il invente Hashcash, un système anti-spam basé sur ce qu’on appelle la « preuve de travail » : pour envoyer un mail, votre ordinateur doit d’abord résoudre un calcul difficile. Inutile pour les humains envoyant quelques messages, ruineux pour les spammeurs qui en envoient des millions.
Ce mécanisme est cité mot pour mot dans le white paper de Bitcoin, publié en 2008 sous le pseudonyme Satoshi Nakamoto. La filiation est directe, publique, documentée. Mais Back a toujours expliqué que Nakamoto lui avait simplement écrit pour le remercier avant de lancer le projet. Les deux se seraient échangé plusieurs mails. Ces échanges n’ont jamais été divulgués.
C’est là que l’enquête de Carreyrou entre en jeu.
67 erreurs de tirets et deux espaces après chaque point
Le New York Times a mandaté Florian Cafiero, linguiste spécialisé en analyse stylométrique, pour comparer les écrits de 12 suspects au white paper de Bitcoin. La stylométrie est une discipline qui permet d’identifier l’auteur d’un texte à partir de ses habitudes rédactionnelles inconscientes : longueur de phrases, fréquence de certains mots, ponctuation.
Sur les 12 candidats analysés, Back arrive en tête. Les marqueurs qui reviennent : l’orthographe britannique dans les textes techniques, la tendance à taper deux espaces entre les phrases (un vestige des machines à écrire, peu courant chez les jeunes développeurs des années 2000), et surtout 67 erreurs d’utilisation des tirets communes avec Satoshi. C’est presque le double du deuxième suspect sur la liste. Les résultats sont jugés « non conclusifs » par Cafiero lui-même, mais suffisants pour Carreyrou pour désigner Back comme le candidat le plus probable.
Lors de l’entretien de deux heures filmé au Salvador, Back nie avoir créé Bitcoin plus de six fois. Il explique que les similitudes stylistiques et techniques avec Nakamoto reflètent simplement les idées communes du mouvement cypherpunk, auquel il appartient depuis les années 1990. « Ce sont des coïncidences, pas des aveux cachés », résume-t-il selon les médias qui ont lu l’investigation.
L’homme qui valait 71 milliards
Le vrai enjeu de l’enquête n’est pas seulement historique. Satoshi Nakamoto aurait accumulé environ un million de bitcoins lors des premiers mois de minage du réseau, entre janvier et juillet 2009. Au cours actuel de 71 577 dollars par bitcoin, ce portefeuille représente environ 71 milliards de dollars. Ces coins n’ont jamais bougé. Pas un centime dépensé en 17 ans.
Si Back est Satoshi, il serait l’une des dix personnes les plus riches du monde sans l’avoir jamais revendiqué. Il est actuellement PDG de Blockstream, une entreprise de développement d’infrastructure Bitcoin, et pilote une fusion avec un véhicule coté en Bourse lié à Cantor Fitzgerald. Ce contexte, note Fortune, rendrait une révélation publique doublement sensible : implications fiscales, risque physique, et questions de gouvernance d’entreprise.
C’est aussi l’argument que Back retourne contre ses accusateurs. Un homme qui crée une technologie pour favoriser l’anonymat financier ne viendrait pas s’exposer à des rendez-vous filmés avec le NYT. Cette logique a ses partisans dans la communauté crypto.
Carreyrou sur Theranos, le même doute jamais résolu
John Carreyrou est le journaliste qui a révélé la fraude Theranos, la start-up médicale d’Elizabeth Holmes dont la valeur avait atteint 9 milliards de dollars avant de s’effondrer. Son palmarès inspire le respect. Mais ses méthodes sur cette enquête sont contestées.
Jameson Lopp, contributeur de longue date au protocole Bitcoin, a réagi vivement : « Satoshi Nakamoto ne peut pas être démasqué par une analyse stylométrique. Honte à vous pour avoir peint une cible géante dans le dos d’Adam avec des preuves aussi fragiles. » La critique pointe un problème réel : exposer publiquement quelqu’un comme possiblement le détenteur de 71 milliards de dollars en crypto, c’est en faire une cible potentielle pour des criminels, quelle que soit la vérité.
Fortune soulève une autre piste. Nick Szabo, un autre pionnier de la cryptographie, répond à des critères similaires et ses initiales forment curieusement l’inverse de « Satoshi Nakamoto ». Ce n’est pas la première fois que le nom de Szabo circule. Lui aussi a toujours nié.
Un mystère récidiviste
L’histoire des tentatives de révélation de l’identité de Satoshi Nakamoto ressemble à une série de faux départs. En 2014, le magazine Newsweek prétend que Dorian Nakamoto, un ingénieur californien d’origine japonaise, est le créateur de Bitcoin. Il nie fermement, la piste s’effondre. En 2024, un documentaire HBO pointe Craig Wright, un informaticien australien qui, lui, avait prétendu être Satoshi. La justice britannique lui a depuis interdit légalement de continuer à l’affirmer, après avoir jugé ses « preuves » frauduleuses.
L’enquête du New York Times est d’une autre nature : le journalisme d’investigation de Carreyrou s’appuie sur une analyse linguistique professionnelle, des entretiens filmés et des mois de recherche. Mais elle bute sur le même mur que ses prédécesseurs : en l’absence d’aveu ou d’accès aux clés cryptographiques du portefeuille Satoshi, aucune désignation ne peut être définitive. La seule preuve irréfutable de l’identité de Satoshi serait de déplacer un seul de ces bitcoins, ce qui n’est pas arrivé.
Adam Back le sait mieux que quiconque. En cryptographie, on dit qu’une clé privée ne ment pas. La sienne reste secrète, quelle qu’elle soit. Le Parlement européen examine en ce moment des régulations sur la traçabilité des cryptomonnaies. Si Satoshi Nakamoto décidait un jour de bouger ces fonds, toutes les agences fiscales du monde en seraient informées en quelques secondes.