Fin janvier, Sebastiaan de With postait un message triomphant pour annoncer son arrivée chez Apple. Le designer néerlandais, connu pour avoir façonné l’interface de Halide, l’une des applications photo les plus respectées de l’écosystème iPhone, rejoignait l’équipe design du géant californien. Deux mois plus tard, son ancien associé l’attaque en justice et l’accuse d’avoir vidé les comptes de leur société avant de partir avec le code source sous le bras.

Apple voulait racheter l’appli, pas juste le designer

L’affaire plonge ses racines dans l’été 2025. Selon une enquête de The Information, Apple a approché Lux Optics, le studio derrière Halide, Kino (vidéo), Spectre (longue exposition) et Orion (moniteur HDMI pour iPad), pour discuter d’un rachat pur et simple. L’objectif : récupérer la propriété intellectuelle d’une équipe qui avait résolu un problème qu’Apple n’avait jamais vraiment attaqué, celui de proposer des contrôles manuels professionnels dans une app de caméra native.

Halide n’est pas une app comme les autres. Depuis son lancement en 2017, elle s’est imposée comme la référence de la photographie manuelle sur iPhone, avec un Apple Design Award au palmarès. Son interface permet de régler l’exposition, la mise au point et le format RAW avec une précision que l’app Caméra d’Apple n’a jamais offerte. Pour les photographes professionnels qui utilisent un iPhone comme boitier secondaire, c’est l’outil indispensable.

The Verge rapporte que les discussions entre Apple et Lux Optics n’ont pas abouti. En septembre, les deux cofondateurs, de With et Ben Sandofsky, se sont mis d’accord sur le fait que de futures mises à jour de Halide pourraient augmenter la valeur de l’entreprise. L’acquisition a été mise de côté. Mais un mois plus tard, tout a basculé.

150 000 $ de dépenses personnelles et un trophée dans les valises

En octobre 2025, Sandofsky a commencé à fouiller dans les comptes de Lux Optics. Ce qu’il affirme avoir trouvé l’a poussé à mettre son associé en congé forcé. En décembre, de With a été licencié. Puis, en mars 2026, Sandofsky a déposé plainte auprès de la Cour supérieure de Californie du comté de Santa Cruz.

Les accusations sont lourdes. La plainte, relayée par The Information et détaillée par 9to5Mac, allègue que de With aurait utilisé plus de 150 000 dollars de fonds de l’entreprise pour des dépenses personnelles. Le document accuse aussi le designer d’avoir emporté du code source de Lux et des documents confidentiels liés à des projets en développement lorsqu’il a rejoint Apple. Sandofsky affirme que son ex-associé est aussi parti avec le trophée physique de l’Apple Design Award remporté par Halide, un prix décerné chaque année par Apple aux applications les plus remarquables de son écosystème.

L’avocat de Sebastiaan de With rejette en bloc ces accusations. Dans un communiqué relayé par The Verge, il affirme que « la tentative d’impliquer Apple dans ce litige semble conçue pour créer un levier et attirer l’attention ». Aucune réponse officielle d’Apple n’a été rendue publique à ce jour.

L’iPhone 18 Pro, la pièce manquante du puzzle

Pour comprendre pourquoi Apple s’intéressait autant à Halide, il faut regarder ce qui se prépare côté matériel. Selon 9to5Mac, les prochains modèles iPhone 18 Pro embarqueront des capteurs photo capables de rivaliser avec certaines caractéristiques avancées d’appareils professionnels. Le problème : l’application Caméra intégrée à iOS reste basique. Réglages manuels limités, pas de contrôle fin de l’exposition ou de la mise au point. C’est précisément le vide que Halide comblait depuis des années.

Racheter Lux Optics aurait permis à Apple d’accélérer la refonte de son app photo native. L’acquisition ayant échoué, Apple a choisi une autre voie : recruter directement le designer qui avait imaginé l’interface la plus populaire du marché. Que de With ait emporté ou non du code source, le résultat est le même pour Lux Optics. L’entreprise perd son visage public, son designer principal et, si les accusations se confirment, une partie de son patrimoine technique.

Une histoire qui dépasse Halide

Ce procès met en lumière une tension récurrente dans l’industrie tech : la frontière entre recruter un talent et absorber sa propriété intellectuelle. Quand un développeur quitte une startup pour un géant, quels fichiers restent sur son disque dur ? Quelles idées lui appartiennent en propre ?

Apple a déjà fait face à ce type de situation. En 2019, le fabricant de capteurs de santé Masimo avait attaqué la firme de Cupertino, l’accusant d’avoir intégré dans l’Apple Watch des technologies issues d’ingénieurs que Masimo avait formés et qu’Apple avait recrutés. L’affaire a conduit à un retrait temporaire de la montre connectée du marché américain fin 2023, le temps qu’Apple modifie ses capteurs. Google a vécu un épisode similaire en 2017 avec le procès Waymo contre Uber, quand un ingénieur de la filiale de Google spécialisée dans la conduite autonome est parti fonder Otto, racheté par Uber, en emportant 14 000 fichiers confidentiels.

Le cas de Lux Optics est plus petit par l’échelle, mais le mécanisme est comparable : une grande entreprise courtise un partenaire, le rachat capote, puis un recrutement ciblé vide le partenaire de ses forces vives.

Ben Sandofsky, qui continue de développer Halide sans son cofondateur, n’a pas précisé s’il comptait demander des dommages et intérêts à Apple en plus de de With. Le procès est pour l’instant centré sur les deux anciens associés. Les prochaines audiences au tribunal de Santa Cruz détermineront si les pièces versées au dossier corroborent les allégations de détournement de fonds et de vol de propriété intellectuelle, ou s’il s’agit, comme le suggère la défense, d’un conflit entre cofondateurs monté en épingle pour forcer une négociation.