Mi-mars, à Rome, quatre conférences sur invitation consacrées à l’Antéchrist ont provoqué un séisme feutré dans les cercles catholiques. L’orateur n’était ni un théologien ni un prêtre, mais Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, 103e fortune mondiale et architecte discret de la carrière politique de J.D. Vance. En réponse, le père Paolo Benanti, conseiller du pape Léon XIV sur l’intelligence artificielle, a publié un essai au titre sans ambiguïté : « L’hérésie américaine : faut-il brûler Peter Thiel ? »
Quatre conférences, zéro université officielle
Les cours devaient initialement se tenir à l’Angelicum, l’université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin, celle-là même où le futur pape Léon XIV avait soutenu sa thèse de droit canonique. Quand la presse italienne a commencé à évoquer des « cours secrets sur l’Antéchrist à deux pas du Vatican », l’établissement a publié un communiqué sec sur son site : « Cet événement n’est pas organisé par l’université, ne se tiendra pas dans nos locaux et ne fait partie d’aucune de nos initiatives institutionnelles. »
L’Université catholique d’Amérique, à Washington, dont l’Institut Cluny figurait comme co-organisateur sur les invitations, a elle aussi pris ses distances. « L’Université catholique d’Amérique ne parraine ni n’héberge un événement avec Peter Thiel ce mois-ci à Rome », a déclaré un porte-parole à l’Associated Press. L’Institut Cluny a été présenté comme « une initiative indépendante incubée au sein de l’université ».
L’événement a finalement été porté par l’Association culturelle Vincenzo Gioberti, un groupement italien dédié au « renouvellement de la culture politique italienne », et l’Institut Cluny. Selon l’AP, les invitations reprenaient mot pour mot la description d’une série similaire donnée par Thiel à San Francisco en septembre 2025 : « Ses propos seront ancrés dans la science et la technologie, et commenteront la théologie, l’histoire, la littérature et la politique de l’Antéchrist. »
L’obsession apocalyptique du patron de Palantir
Peter Thiel ne cache pas sa fascination pour les figures de l’Apocalypse. Dans un essai publié en novembre dans la revue catholique américaine First Things, il écrivait : « Les chrétiens ont débattu de ces prophéties pendant des millénaires. Qui était l’Antéchrist ? Quand arriverait-il ? Que prêcherait-il ? » Pour Thiel, le concept sert de grille de lecture des risques existentiels auxquels l’humanité fait face, de l’intelligence artificielle à la prolifération nucléaire. Ses conférences romaines s’appuient sur les travaux de René Girard, philosophe français de la théorie mimétique, mais aussi sur Francis Bacon, Carl Schmitt et John Henry Newman.
Ce mélange de théologie et de technologie n’est pas un caprice d’excentrique. Thiel a cofondé Palantir, l’entreprise de data mining et d’intelligence artificielle qui fournit des outils d’analyse au gouvernement américain. La société a récemment signé un accord avec le service de l’immigration (ICE) pour accélérer l’identification et l’expulsion de migrants ciblés par l’administration Trump, comme le rapporte l’Associated Press. David Sacks, autre membre de la « PayPal Mafia », ce groupe d’anciens de PayPal qui réunit aussi Elon Musk, préside le Conseil des conseillers du président américain en science et technologie. Thiel lui-même a été l’un des premiers financiers de J.D. Vance, aujourd’hui vice-président et catholique converti, dont le pape François avait publiquement contesté la justification théologique de la politique migratoire de l’administration Trump.
« Un acte prolongé d’hérésie »
Le père Paolo Benanti n’a pas tardé à répondre. Dans un essai publié le 14 mars sur la revue de géopolitique Le Grand Continent, le conseiller pontifical a qualifié la trajectoire intellectuelle de Thiel d’« acte prolongé d’hérésie contre le consensus libéral ». Son analyse décrit Thiel non comme un simple homme d’affaires curieux de religion, mais comme un « théologien politique agissant au cœur même de l’écosystème de la Silicon Valley ». Pour Benanti, la vision de Thiel constitue « la radicalisation pathologique » de certaines composantes de la culture occidentale : la compétition, la technologie, l’individu, « érigées en unique boussole ».
Dès le 13 mars, l’historien Alberto Melloni avait donné le ton dans la même revue avec un article intitulé « Peter Thiel à Rome : un regime change théologique ». Melloni y décrit Thiel comme l’un de ces « techno-oligarques dont les entreprises rendent aux États et aux armées des services opaques ». Selon lui, le catholicisme est devenu pour une certaine frange de la Silicon Valley une « terre de conquête », un « Groenland moral » à annexer.
La Silicon Valley aux portes de la papauté
L’épisode dépasse la simple curiosité. Il met en lumière un bras de fer grandissant entre les milliardaires de la tech et les institutions religieuses sur le rôle de la technologie dans les sociétés démocratiques. Le pape Léon XIV, premier pape américain, a hérité du dossier : le pontificat de François avait multiplié les prises de position sur l’IA, les armes autonomes et la surveillance de masse. Benanti avait été nommé par François pour siéger au groupe consultatif de haut niveau des Nations unies sur l’intelligence artificielle.
Côté américain, le mélange entre technologie et influence religieuse n’est pas neuf. Mais la visite de Thiel marque une escalade : il ne s’agit plus de financer des think tanks conservateurs à distance, mais de venir donner des conférences théologiques à quelques centaines de mètres du Vatican, en s’appuyant sur un réseau qui connecte Palantir, la Maison-Blanche et les cercles académiques catholiques. L’Associated Press rapporte que Thiel a assisté à une messe en latin dans la basilique San Giovanni Battista dei Fiorentini pendant son séjour romain.
La suite se jouera sur deux tableaux : théologique, avec la publication attendue de nouveaux documents pontificaux sur l’éthique de l’IA et la gouvernance technologique, et politique, alors que Palantir continue d’élargir ses contrats avec les agences fédérales américaines et que les figures de la « PayPal Mafia » occupent des postes clés dans l’entourage de Donald Trump.