150 tonnes de matériel, quatre drones autonomes capables de survoler les cratères et un réacteur nucléaire pour alimenter le tout. La NASA ne parle plus de passer devant la Lune, elle veut s’y installer.
Lors de l’événement « Ignition » organisé mardi 24 mars au siège de l’agence, l’administrateur Jared Isaacman a dévoilé un virage que personne n’attendait si radical. Gateway, la station spatiale en orbite lunaire censée servir de relais entre la Terre et la surface, est mise en pause. À la place : un programme en trois phases pour bâtir une base permanente au pôle Sud de la Lune, avec des astronautes capables d’y séjourner quatre semaines d’ici 2036.
Gateway sacrifiée sur l’autel du concret
Depuis 2017, Gateway occupait une place centrale dans l’architecture Artemis. L’Agence spatiale européenne (ESA) devait fournir le module de communication ESPRIT et le module d’habitation I-HAB. La JAXA, l’agence japonaise, comptait y déployer un système de support vie. Des milliards de dollars et d’euros étaient déjà engagés.
La décision d’Isaacman les rend caducs. « Il est très clair que nous devons nous concentrer sur une seule chose, pas sur dix », a résumé Edgar Garcia-Galan, responsable des opérations de surface lunaire, dans un entretien rapporté par Ars Technica. L’idée : chaque dollar et chaque kilogramme de fret doivent servir directement la construction de la base. Une station en orbite, aussi utile soit-elle comme escale, disperse les ressources.
L’annonce met la diplomatie spatiale sous tension. L’ESA et la JAXA avaient calibré leurs contributions industrielles sur Gateway. La NASA promet de « réorienter les engagements des partenaires internationaux » vers les opérations de surface, selon le communiqué officiel, mais les modalités restent floues.
Trois phases, 76 atterrissages, 30 milliards
Le plan détaillé par Amit Kshatriya, administrateur associé de la NASA, découpe le programme en trois tranches estimées chacune à environ 10 milliards de dollars.
La première phase, d’ici 2028, prévoit 21 atterrissages pour déposer 4 tonnes de matériel sur la surface. Le rover VIPER ira prospecter les ressources en glace d’eau. Quatre drones baptisés « MoonFall », inspirés de l’hélicoptère Ingenuity qui a volé sur Mars, pourront couvrir jusqu’à 50 kilomètres et atteindre les zones d’ombre permanente inaccessibles aux humains. Un véhicule lunaire capable de fonctionner 150 heures sans lumière solaire complétera l’arsenal, aux côtés de deux constellations de satellites de communication en orbite lunaire.
La deuxième phase (2029-2032) monte en puissance : 27 atterrissages, 60 tonnes de charge utile. Des rovers pressurisés, dont celui développé par la JAXA, permettront aux astronautes de rouler à l’intérieur sans combinaison. Des tours de communication, des panneaux solaires et les premières sources d’énergie nucléaire compléteront l’infrastructure.
La troisième phase (2032-2036) vise le séjour permanent. 28 atterrissages supplémentaires déposeront 150 tonnes de matériel, dont des modules habitables pour quatre personnes, un réacteur à fission, des robots excavateurs et ce que la NASA appelle un « quartier industriel » dédié à la fabrication sur place. L’objectif : fabriquer sur la Lune ce qu’on ne peut plus se permettre d’y envoyer depuis la Terre.
Le pari nucléaire qui change la donne
Parmi les annonces les plus marquantes figure Space Reactor-1 Freedom, le premier réacteur nucléaire conçu pour l’espace profond. La NASA le présente comme la clé de voûte du programme. Sur la Lune, les nuits durent 14 jours terrestres. Sans énergie nucléaire, toute activité s’arrête pendant deux semaines, les panneaux solaires deviennent inutiles et les batteries ne suffisent pas.
Le réacteur à fission résout l’équation : il fournit de l’énergie en continu, quelle que soit l’exposition au Soleil. Kshatriya a déclaré vouloir « sortir la propulsion nucléaire du laboratoire pour la mettre sur une trajectoire vers l’espace profond ». Ce programme pourrait, à terme, servir aussi aux missions habitées vers Mars.
Artemis III en 2027, puis un atterrissage tous les six mois
Le calendrier Artemis est recalibré. Artemis III, programmée pour 2027, sera consacrée aux tests de systèmes intégrés en orbite terrestre. Artemis IV marquera le premier atterrissage habité sur la Lune depuis Apollo 17 en 1972. Au-delà d’Artemis V, la NASA annonce vouloir intégrer davantage de matériel commercial et réutilisable, avec un objectif d’un atterrissage habité tous les six mois.
Pour soutenir cette cadence, le programme CLPS (Commercial Lunar Payload Services), qui confie à des entreprises privées les livraisons de fret lunaire, sera considérablement élargi. C’est un changement de doctrine : la NASA ne construit plus ses propres véhicules de A à Z, elle achète des places à bord de fusées commerciales.
L’ISS en sursis, les stations privées en crise
L’événement Ignition ne concernait pas que la Lune. La NASA a reconnu publiquement, pour la première fois avec cette franchise, que le remplacement de la Station spatiale internationale (ISS) par des stations privées ne se passe pas comme prévu. « Nous sommes sur une trajectoire qui ne nous mène pas là où nous pensions aller », a admis Dana Weigel, responsable du programme ISS, selon Ars Technica.
Depuis 2021, quatre entreprises (Axiom Space, Blue Origin, Voyager et Vast Space) travaillent sur des projets de stations commerciales censées prendre le relais de l’ISS d’ici 2030. Aucune ne semble en mesure de tenir ce calendrier. La NASA propose désormais que ces entreprises développent des modules qui s’amarreraient directement à l’ISS, plutôt que des stations autonomes.
La réaction de l’industrie a été cinglante. Dave Cavossa, président de la Commercial Spaceflight Federation, a comparé la situation au gag récurrent de Charlie Brown et Lucy dans les « Peanuts » : « Cela me rappelle Lucy qui retire le ballon à Charlie Brown au moment où il va tirer », a-t-il déclaré devant le Congrès, rapporte Ars Technica.
Ce que la Lune coûte et ce qu’elle rapporte
Trente milliards de dollars pour une base lunaire, c’est considérable. Mais c’est aussi le prix de Gateway seule, estimée à plus de 10 milliards avant même son premier module en orbite. La NASA fait un calcul simple : mieux vaut concentrer cet argent sur du concret au sol que sur un relais orbital dont la nécessité est contestée depuis des années par une partie de la communauté scientifique.
L’enjeu dépasse le budget. La Chine a annoncé en 2024 vouloir construire sa propre base lunaire d’ici 2035, en partenariat avec la Russie. Le programme ILRS (International Lunar Research Station) progresse, avec des premiers atterrissages robotiques réussis sur la face cachée de la Lune. La course est ouverte, et Isaacman l’a dit sans détour : « L’horloge tourne dans cette compétition entre grandes puissances, et le succès ou l’échec se mesure en mois, pas en années. »
Le programme SkyFall complète le tableau en envoyant une équipe d’hélicoptères nouvelle génération sur Mars pour repérer les sites d’atterrissage humains et cartographier la glace souterraine. La Lune d’abord, Mars ensuite : c’est la doctrine Isaacman.
Les premières demandes d’information aux industriels seront publiées dans les jours à venir. Les contrats suivront. La NASA se donne dix ans pour passer du premier drone lunaire à une base habitée en continu. C’est ambitieux. C’est aussi, pour la première fois depuis Apollo, un plan suffisamment précis pour qu’on puisse vérifier s’il tient ses promesses.