2,5 milliards de dollars par an. C’est ce que Claude Code rapporte à Anthropic, soit près d’un cinquième de son chiffre d’affaires. En face, Codex, le produit équivalent d’OpenAI, en génère à peine la moitié. Le créateur de ChatGPT, habitué à donner le tempo dans l’intelligence artificielle, se retrouve dans une position inhabituelle : celle du poursuivant.

Trois ans de retard pour le roi de l’IA

L’ironie est mordante. C’est OpenAI qui a inventé le concept même de Codex en 2021. À l’époque, Sam Altman et Greg Brockman invitaient des journalistes à voir leur outil transformer de l’anglais en code Python. Microsoft s’en est emparé pour lancer GitHub Copilot, un assistant de complétion de code qui a séduit des centaines de milliers de développeurs en quelques mois.

Puis ChatGPT est arrivé. En novembre 2022, l’explosion du chatbot a absorbé toutes les ressources. L’équipe Codex originale a été dispersée : certains vers DALL-E 2, d’autres vers l’entraînement de GPT-4. « Le secteur semblait couvert par GitHub Copilot », confie un ancien membre de l’équipe à Wired. OpenAI fournissait les modèles à Microsoft et se concentrait sur la course aux chatbots grand public. Pendant des années, aucune équipe dédiée ne travaillait sur un produit de code IA maison.

Anthropic, fondée par d’anciens d’OpenAI, a pris le chemin inverse. Dès 2024, ses ingénieurs entraînaient le modèle Claude Sonnet 3.5 sur des dépôts de code réels, pas seulement des exercices de compétitions académiques. Quand la startup Cursor a intégré ce modèle dans son éditeur, l’usage a explosé. Anthropic a ensuite lancé sa propre version : Claude Code.

OpenAI a tenté de racheter Cursor, en vain

Face à la montée en puissance de Cursor, OpenAI a approché la startup pour une acquisition. Les fondateurs ont décliné avant même que les discussions n’avancent sérieusement, rapporte Wired, citant des sources proches du dossier. Ils avaient flairé le potentiel du marché et préféraient rester indépendants.

Greg Brockman, président d’OpenAI, a reconnu le retard lors d’un podcast récent. Il a salué la stratégie d’Anthropic, qui s’est concentrée « très tôt et très fort sur le code » en entraînant ses modèles sur des dépôts désordonnés plutôt que sur des problèmes de concours. « C’est une leçon que nous avons mise du temps à apprendre », a-t-il admis.

Sam Altman, lui, joue la carte de l’avenir. « Être le premier sur un marché, ça vaut beaucoup. On l’a été avec ChatGPT », a-t-il déclaré à Wired. Avant d’ajouter que le code IA est « probablement un marché de plusieurs milliers de milliards de dollars » et que Codex pourrait être « le chemin le plus probable » vers l’intelligence artificielle générale.

Astral, le rachat qui doit tout changer

Pour combler le fossé, OpenAI vient de frapper un grand coup. Le 20 mars, l’entreprise a annoncé l’acquisition d’Astral, la société derrière deux des outils Python les plus utilisés au monde. Ruff, un outil de formatage et de vérification de code, et uv, un gestionnaire de dépendances, cumulent plusieurs centaines de millions de téléchargements par mois. À lui seul, uv dépasse les 4 millions de téléchargements quotidiens, selon les statistiques de PyPI.

Python est devenu le langage dominant de l’IA, de la science des données et d’une grande partie du développement web. Contrôler ses outils fondamentaux, c’est contrôler la plomberie sur laquelle tout le secteur repose.

L’équipe d’Astral, fondée par Charlie Marsh et financée par Accel et Andreessen Horowitz, rejoindra l’équipe Codex après la clôture de l’opération. « Nos outils sont au cœur des flux de travail que les développeurs utilisent chaque jour », a déclaré Marsh sur le blog d’Astral. L’objectif : intégrer ces outils directement dans Codex pour que l’agent IA ne se contente plus de générer du code, mais participe à tout le cycle de développement, de la planification à la maintenance.

OpenAI assure que les outils resteront en open source. Douglas Creager, ingénieur chez Astral, a précisé sur Hacker News que la licence permissive permet à la communauté de forker les projets si la promesse n’est pas tenue. Une précaution que les développeurs ont accueillie avec un mélange de soulagement et de scepticisme.

Les développeurs flairent la centralisation

Sur Hacker News, l’annonce a déclenché une tempête : plus de 870 commentaires et 1 400 votes en 24 heures. La discussion dépasse largement le cadre d’un simple rachat de startup.

L’inquiétude dominante : voir les briques fondamentales de l’écosystème Python absorbées par un fournisseur d’IA propriétaire. « OpenAI et Anthropic cherchent à posséder les moyens de production logicielle », résume un utilisateur. Le scénario redouté : les modèles de langage intégrés aux outils de développement auront toujours quelques versions d’avance chez le fournisseur, créant un avantage compétitif invisible pour le reste de l’écosystème.

D’autres tempèrent. « C’est une petite boîte qui a brûlé son capital. Les outils en ligne de commande sont surcotés pour les modèles de langage. C’est surtout un acqui-hire », avance un commentateur. Un point de vue qui oublie les 100 millions de téléchargements mensuels de uv, un chiffre qui en fait bien plus qu’un simple outil de niche.

Codex progresse, le fossé reste profond

Les chiffres récents de Codex montrent une dynamique positive. L’outil comptabilise 2 millions d’utilisateurs actifs par semaine, avec une croissance triplée et un usage multiplié par cinq depuis janvier, selon OpenAI. Le produit dépasse désormais le milliard de dollars de revenus annualisés.

Mais Claude Code reste devant, à 2,5 milliards, et constitue le moteur de croissance principal d’Anthropic. Andrey Mishchenko, responsable de la recherche Codex chez OpenAI, mise sur les capacités de raisonnement pour combler l’écart. « Sans la capacité de naviguer dans un code source, d’implémenter des modifications et de tester son propre travail, les agents de code ne seraient pas aussi capables qu’aujourd’hui », explique-t-il à Wired.

La bataille s’annonce dense. Cursor, l’outsider qu’OpenAI n’a pas réussi à acquérir, a dépassé les 2 milliards de revenus et continue de croître de son côté. Une dizaine de startups spécialisées lèvent des fonds à tour de bras. Le marché que Sam Altman qualifie de « multitrillionnaire » attire déjà bien plus de prétendants que de places disponibles. Et Microsoft, partenaire historique d’OpenAI, a choisi Anthropic pour son propre agent Copilot Cowork, un signal qui en dit long sur la confiance du marché.