32 patients. Zéro effet secondaire. Et une autorisation de mise sur le marché que ni les États-Unis, ni l’Europe n’ont encore délivrée. La Chine vient de prendre tout le monde de vitesse dans la course aux implants cérébraux.
L’Administration nationale des produits médicaux (NMPA), le régulateur chinois, a autorisé la semaine dernière la commercialisation de NEO, une puce cérébrale développée par Neuracle Medical Technology, une entreprise basée à Shanghai. C’est une première mondiale : aucun implant cerveau-ordinateur n’avait jamais franchi le cap de l’essai clinique pour être vendu comme traitement médical.
Une pièce de monnaie qui lit dans les pensées
NEO ressemble à une pièce de monnaie. Logée dans le crâne, elle déploie huit électrodes à la surface du cerveau, dans la zone qui commande les mouvements du corps. Quand le patient imagine bouger sa main, la puce capte les signaux électriques, les transmet à un ordinateur qui les décode, puis active un gant robotique souple. Résultat : une personne tétraplégique peut à nouveau saisir un verre, porter une fourchette à sa bouche, manipuler des objets du quotidien.
Le dispositif cible les adultes de 18 à 60 ans souffrant de paralysie des quatre membres causée par une lésion de la moelle épinière au niveau cervical. Selon Nature, qui a révélé l’approbation, 32 personnes ont déjà reçu l’implant dans le cadre d’essais cliniques. Toutes ont retrouvé la capacité de saisir des objets avec un gant robotique, un geste impossible avant l’opération.
Un préprint publié l’an dernier détaille le cas d’un patient ayant porté NEO pendant neuf mois. Il pouvait manger et boire de sa main droite, deux activités dont il était privé depuis sa blessure. Plus surprenant : sa main gauche, qui n’était pas assistée par le gant, a elle aussi montré des signes d’amélioration. Les chercheurs n’ont pas encore publié l’explication de ce phénomène dans une revue à comité de lecture.
Moins invasif que Neuralink, et c’est la clé
Le secret de la vitesse chinoise tient en un mot : surface. Contrairement à Neuralink, dont l’implant pénètre directement dans le tissu cérébral, NEO se contente de poser ses électrodes sur le cortex. « C’est moins invasif, et c’est probablement la raison pour laquelle l’approbation a été aussi rapide », analyse Avinash Singh, chercheur en interfaces cerveau-ordinateur à l’Université de technologie de Sydney, cité par Nature.
La nuance compte. Neuralink, fondée par Elon Musk, a certes implanté 21 patients depuis le début de ses essais en 2024, mais l’entreprise reste empêtrée dans des effets secondaires qui freinent toute autorisation de mise sur le marché. Paradromics, un concurrent texan, a obtenu le feu vert pour tester un implant qui restaure la parole chez deux patients seulement. En Europe, les essais cliniques avancent encore plus lentement.
Chen Liang, neurochirurgien à l’hôpital Huashan de l’université Fudan à Shanghai et responsable des essais cliniques de NEO, insiste sur un point : il n’existe aujourd’hui aucun traitement efficace pour les lésions de la moelle épinière. L’interface cerveau-ordinateur n’est pas un gadget futuriste. C’est, pour ces patients, la seule piste qui fonctionne.
Un plan national en 17 étapes
L’approbation de NEO ne sort pas de nulle part. Quelques mois plus tôt, Pékin a publié un document stratégique détaillant 17 mesures pour bâtir, en cinq ans, une industrie des interfaces cerveau-ordinateur capable de rivaliser à l’échelle mondiale. Le texte prévoit la production en série de dispositifs non invasifs sous toutes les formes : bandeau frontal, casque, aide auditive, lunettes, visière.
« Le gouvernement chinois a toujours soutenu les technologies de rupture. Pour lui, cette politique signifie que les interfaces cerveau-ordinateur sont passées du stade du concept à celui du produit », explique Phoenix Peng, cofondateur de NeuroXess et Gestala, deux entreprises spécialisées, à Wired.
Le document va plus loin. Il propose de tester ces technologies dans des environnements à haut risque : manipulation de matières dangereuses, centrales nucléaires, mines, production d’électricité. L’idée est de développer des applications bien au-delà du médical, en créant des passerelles entre cerveau humain et machines industrielles.
La course géopolitique aux cerveaux connectés
Derrière l’annonce médicale se joue une bataille industrielle. Les États-Unis dominent la recherche fondamentale sur les interfaces cerveau-ordinateur, avec des laboratoires de pointe à Stanford, au MIT et dans des dizaines d’universités. Mais la FDA, le régulateur américain, reste prudente. Les essais prennent des années. Les autorisations de mise sur le marché, encore davantage.
La Chine a choisi une stratégie inverse : accélérer la commercialisation quitte à commencer par des dispositifs moins performants mais plus sûrs. NEO ne lit pas les pensées complexes. Il ne permet pas de taper un email par la pensée ni de naviguer sur Internet, comme certains prototypes américains le promettent. Mais il rend à un tétraplégique la capacité de manger seul. Et il est approuvé, vendu, disponible.
Zhengwu Liu, ingénieur en électronique à l’Université de Hong Kong et collaborateur de l’équipe NEO, souligne un atout décisif : « Ce type de données à long terme est rare dans le domaine, et je pense que c’est une raison clé de cette approbation. » Dix-huit mois de suivi clinique sans incident, c’est un argument que ni Neuralink ni ses concurrents ne peuvent encore avancer.
Ce que ça change pour les patients
Dans le monde, plus de 500 000 personnes subissent chaque année une lésion de la moelle épinière, selon l’Organisation mondiale de la santé. La majorité vit dans des pays où la rééducation est limitée et les traitements quasi inexistants. Pour ces patients, la question n’est pas de savoir quel implant offre la meilleure résolution neuronale. C’est de savoir lequel existe vraiment.
NEO existe. Il fonctionne. Il est commercialisé. Et il coûte probablement une fraction du prix que Neuralink facturera si l’entreprise obtient un jour son autorisation américaine. La Chine n’a pas inventé l’interface cerveau-ordinateur. Mais elle est la première à la transformer en produit médical accessible.
Neuracle Medical Technology prépare déjà la suite. L’équipe de Chen Liang finalise la publication complète des résultats cliniques portant sur les 32 patients. Si les données confirment l’absence d’effets secondaires à long terme, d’autres régulateurs pourraient suivre l’exemple chinois. La FDA observe. L’Agence européenne des médicaments aussi. Le premier implant cérébral commercial au monde est chinois, et le reste de la planète doit maintenant décider s’il accélère ou s’il regarde passer le train.