33 millions de dollars. C’est la somme qu’une entreprise classée au Fortune 100 a proposée l’an dernier à Ida Huddleston pour 650 acres de terre dans le Kentucky. Renoncer à la ferme familiale contre une fortune. La réponse d’Ida, 82 ans, a été courte : « Vous n’avez pas assez pour me racheter. Je ne suis pas à vendre. Laissez-moi tranquille. »

Cette scène se répète à travers les États-Unis. Les géants de la tech cherchent des terres agricoles à tout prix pour y construire des centres de données, le carburant physique de l’explosion de l’intelligence artificielle. Et les agriculteurs, souvent, leur claquent la porte au nez.

Nommez votre prix

À Mason County (Kentucky), une vingtaine de propriétaires ont reçu une offre similaire. Timothy Grosser, 75 ans, a décliné 8 millions de dollars pour sa ferme de 250 acres. Les promoteurs sont revenus avec une proposition peu habituelle : « Nommez votre prix. » Sa réponse : « Il n’y en a pas. » Sur ces 250 acres, il élève des bovins, chasse, et chaque Noël son petit-fils attrape une dinde pour le repas de famille. Difficile de mettre un chiffre là-dessus.

Au Wisconsin, un exploitant agricole a refusé entre 70 et 80 millions de dollars pour 6 000 acres. En Pennsylvanie, 15 millions ont été déclinés en janvier 2026. D’autres offres ont dépassé 120 000 dollars par acre, un prix inimaginable il y a encore cinq ans.

NDA et opacité

Une grande part des refus tient aussi à la méfiance face au processus lui-même. Les intermédiaires débarquent sans révéler le nom de l’acheteur ni l’usage prévu du terrain. Pour en savoir plus, il faut signer un accord de confidentialité. Ida Huddleston n’a découvert l’existence du projet de data center qu’en fouillant elle-même les archives publiques. Résultat : plusieurs de ses voisins ont interrompu les négociations, faute de savoir ce qu’ils cédaient vraiment.

Les inquiétudes environnementales s’ajoutent au tableau. Les centres de données consomment des quantités massives d’eau pour le refroidissement et pèsent lourd sur les réseaux électriques locaux. Selon NBC News, le projet de Mason County nécessiterait 2,2 gigawatts d’énergie, soit presque le double de la capacité annuelle de la centrale locale.

La demande, elle, ne va pas fléchir. Hines Research estime que 40 000 acres seront nécessaires dans le monde pour les projets de data centers prévus dans les cinq prochaines années, le double de ce qui existe aujourd’hui. Goldman Sachs projette une hausse de 165 % de la consommation électrique des data centers d’ici 2030.

Le spectre de l’expropriation

Ceux qui refusent ne sont pas à l’abri pour autant. Dans le Kentucky, des propriétaires rapportent que la compagnie d’électricité locale a évoqué un possible recours à l’expropriation, une procédure qui permet de forcer la vente d’une propriété dans l’intérêt public. En Virginie, Dominion Energy a déjà utilisé ce mécanisme contre un agriculteur en avril 2025, rapporte NBC News.

En Pennsylvanie, Mervin Raudabaugh Jr., 86 ans, a trouvé une parade : il a placé ses deux fermes sous un programme de préservation agricole financé par des fonds publics. Il ne reçoit qu’un huitième de ce que les entreprises tech lui proposaient, mais ses terres resteront agricoles. « Ces gens m’ont harcelé à n’en plus finir », a-t-il confié.

Pour Delsia Bare, la fille d’Ida Huddleston, la question dépasse le prix. « C’est la famille, c’est l’histoire. Il n’y a aucun moyen de défaire ça », dit-elle au Guardian. L’IA a besoin de terres. Mais l’Amérique rurale, elle, n’est pas forcément à vendre.