Trois décennies à traquer les virus informatiques, des milliers de malwares disséqués, des keynotes sur les plus grandes scènes de la cybersécurité mondiale. Et puis un jour, Mikko Hyppönen a décroché de tout ça pour aller crasher des drones.

Le Finlandais de 56 ans, visage parmi les plus connus du secteur avec sa queue de cheval blonde et ses costumes impeccables, a rejoint mi-2025 la startup helsinkoise Sensofusion comme directeur de recherche. Sa mission : développer des systèmes capables de détecter, brouiller et neutraliser les drones militaires. Un virage radical pour un homme qui a passé sa vie derrière un écran. Sauf que pour lui, le combat reste exactement le même.

Du virus ILOVEYOU aux drones à fibre optique

Quand Hyppönen a commencé sa carrière à la fin des années 1980, le mot « malware » n’existait pas encore. On parlait de virus, de chevaux de Troie. Internet restait confidentiel, et certaines infections se propageaient par disquette. C’est à cette époque qu’il a intégré Data Fellows, devenue F-Secure, où il a appris à décortiquer du code malveillant sur des Commodore 64.

En 2000, lui et ses collègues ont été les premiers à identifier le ver ILOVEYOU, une fausse lettre d’amour envoyée par e-mail qui a infecté plus de 10 millions d’ordinateurs Windows à travers le monde. Le ver se propageait automatiquement en s’envoyant à tous les contacts de la victime. Une époque révolue, selon Hyppönen : « L’ère des virus est fermement derrière nous », confie-t-il à TechCrunch. Plus personne ne crée de malware par passion ou par curiosité. Le secteur s’est professionnalisé, les exploits coûtent des millions de dollars et seuls les gouvernements peuvent se les offrir.

Un iPhone, souligne-t-il, est devenu un appareil extrêmement sécurisé. L’industrie de la cybersécurité pèse désormais 250 milliards de dollars. Le travail accompli en quatre décennies a fonctionné. Alors pourquoi rester ?

75 % des morts en Ukraine viennent du ciel

La réponse se trouve à 1 500 kilomètres au sud-est de chez lui, en Ukraine. Selon un rapport du renseignement militaire letton relayé par Politico, les drones sont responsables de trois quarts des pertes humaines sur le front ukrainien. Ce conflit, que l’Atlantic Council qualifie de « première guerre des drones de l’histoire », a basculé. L’Ukraine avait pris l’avantage dès 2022 grâce à son secteur tech dynamique et une production annuelle atteignant des millions d’unités. Depuis fin 2024, la Russie a rattrapé son retard.

Moscou a industrialisé sa production avec l’aide de la Chine et de l’Iran. L’unité russe Rubicon, spécialisée dans les drones de combat, s’est imposée comme une force redoutable en 2025. Les drones à fibre optique, commandés par un fil relié directement à l’opérateur, échappent à tout brouillage et restent quasi impossibles à intercepter. Ces engins frappent désormais les véhicules de ravitaillement loin derrière les lignes ukrainiennes, forçant Kiev à recourir à des robots terrestres pour approvisionner ses soldats et évacuer les blessés.

La Russie prévoit même de construire une usine de drones au Belarus, avec une capacité de 100 000 unités par an, et recrute des étudiants en informatique dans ses universités pour renforcer ses forces de systèmes sans pilote.

Pirater un drone, c’est plus simple qu’un ordinateur

Pour Hyppönen, la transition entre cybersécurité et anti-drone coule de source. Dans les deux cas, il s’agit de bâtir des « signatures » pour identifier une menace, puis la neutraliser. Chez Sensofusion, il enregistre les fréquences radio des drones, ce qu’on appelle les « échantillons IQ », pour en déduire le protocole de communication. Une fois le protocole identifié, deux options : brouiller le signal pour couper le lien avec l’opérateur, ou lancer une cyberattaque directe contre le drone pour provoquer son crash.

« Les attaques au niveau du protocole sont bien plus faciles dans le monde des drones, parce que la première étape est la dernière », explique-t-il à TechCrunch. « Si vous trouvez une vulnérabilité, c’est terminé. » Contrairement à un ordinateur où une faille n’est qu’une porte d’entrée vers un système complexe, un drone compromis tombe du ciel. Point final.

Le système Airfence, développé par Sensofusion depuis 2016, est déjà déployé auprès de clients gouvernementaux en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie. Sa version militaire intègre une gamme élargie de contre-mesures adaptées aux menaces actuelles.

Le jeu du chat et de la souris, version aérienne

Le parallèle ne s’arrête pas à la technique. Le cycle éternel de la cybersécurité se reproduit dans le ciel : un camp développe une défense, l’autre la contourne, et ainsi de suite. Les drones à fibre optique ont rendu le brouillage classique obsolète. Les deux camps cherchent déjà la parade suivante.

Hyppönen vit à deux heures de la frontière russe. Ses deux grands-pères ont combattu les Russes pendant la Seconde Guerre mondiale. Officier de réserve finlandais, il préfère un clavier à un fusil. « Ils ne me donnent pas de fusil parce que je suis bien plus destructeur avec un clavier », glisse-t-il avec un sourire. « La situation est très, très importante pour moi. On est du côté des humains contre les machines, ça ressemble un peu à de la science-fiction, mais c’est très concrètement ce qu’on fait. »

Des drones survolent déjà les infrastructures critiques en Europe, rappelle le rapport letton. Que la Russie en soit l’auteur direct ou non, ces incursions servent ses intérêts. La Finlande, entrée dans l’OTAN en 2023 après l’invasion russe de l’Ukraine, sait que cette menace n’a rien de théorique.

Le Tetris de la sécurité ne s’arrête jamais

Lors de sa keynote à la Black Hat de Las Vegas en 2025, Hyppönen comparait son métier au jeu Tetris. « Quand vous complétez une ligne, elle disparaît. Vos succès s’effacent, vos échecs s’empilent. » La cybersécurité est un travail invisible : quand tout se passe bien, il ne se passe rien. C’est cette même ingratitude qu’il retrouve dans la lutte anti-drone.

« J’ai passé une grande partie de ma carrière à combattre les cyberattaques russes », résume-t-il. « Maintenant je combats les drones russes. » L’ennemi n’a pas changé. L’arène, si.

Sensofusion recrute activement et lève des fonds pour étendre ses capacités. Alors que l’OTAN et l’Union européenne commencent à structurer leurs doctrines anti-drone, la startup finlandaise fait partie des entreprises qui pourraient façonner le bouclier européen de demain. La Commission européenne doit présenter sa stratégie de défense intégrée contre les systèmes sans pilote d’ici la fin 2026.