Spiders, Cyanide, Kylotonn, Nacon Tech. Quatre studios parisiens viennent de déposer le bilan devant le tribunal de commerce de Lille Métropole. Derrière ces noms, des jeux que des millions de joueurs connaissent : GreedFall, Blood Bowl, Styx, la série officielle WRC. Et plus de mille salariés qui attendent de savoir si leur employeur survivra.

Un emprunt de 43 millions qui fait tout basculer

L’effondrement a commencé en février. Bigben Interactive, actionnaire majoritaire de Nacon avec 56,72 % du capital et 65,79 % des droits de vote, s’est retrouvé incapable de rembourser un emprunt obligataire de 43 millions d’euros. La raison invoquée : un « refus inattendu » de son pool bancaire de répondre à l’appel de fonds, selon un communiqué de Nacon aux investisseurs repris par IGN. En clair, les banques ont coupé le robinet du jour au lendemain.

Nacon, l’éditeur parisien coté en Bourse né de la fusion des activités gaming de Bigben en 2020, a alors ouvert une procédure de redressement judiciaire. L’objectif affiché : « protéger les salariés, préserver les emplois et renégocier avec les créanciers dans un cadre serein et constructif ». Mais un mois plus tard, la contagion s’est propagée aux filiales.

Quatre studios parisiens devant le juge

Le 23 mars, Spiders, Cyanide, Kylotonn et Nacon Tech ont à leur tour demandé l’ouverture de procédures de redressement judiciaire, rapporte GamesIndustry.biz. En droit français, cela signifie que toutes les dettes antérieures au jugement sont gelées pendant une période d’observation pouvant durer jusqu’à 18 mois. Pendant ce temps, chaque entité peut proposer un plan de continuation pour restructurer sa dette.

Spiders, c’est le studio derrière la franchise GreedFall, un RPG d’action qui a séduit des millions de joueurs avec son mélange d’exploration coloniale et de politique fantastique. Cyanide a donné vie à Blood Bowl, l’adaptation du jeu de plateau Warhammer, et à la saga infiltration Styx. Kylotonn pilotait la série officielle World Rally Championship depuis des années, avec un contrat exclusif signé en mai dernier pour développer les jeux WRC de 2027 à 2032. Nacon Tech, moins connu du grand public, est la branche motion capture du groupe, un outil transversal pour l’ensemble des productions.

Tous sont basés à Paris. Tous dépendent du même éditeur. Et tous se retrouvent devant le même tribunal.

25 filiales, 1 000 emplois, un bilan qui se fissure

Nacon n’est pas un petit acteur. L’entreprise regroupe 25 filiales, dont 16 studios de développement, et emploie plus de 1 000 personnes, détaille Game Developer. Son catalogue couvre des dizaines de titres, du jeu d’aventure AA au simulateur sportif en passant par les accessoires gaming : manettes, casques, claviers.

Mais les ennuis s’accumulent au-delà de la dette. En décembre 2025, un tribunal a condamné Nacon à verser 7 millions d’euros à Nintendo pour violation d’un brevet européen lié à la manette Wii, dans un litige qui traînait depuis 15 ans, rapporte GamesIndustry.biz. Nacon a fait appel, mais la facture alourdit un bilan déjà fragile. Le contrat WRC de six ans, un pilier de la stratégie future du groupe, se retrouve désormais suspendu à sa survie financière.

Une hémorragie qui dépasse la France

Le naufrage de Nacon n’est pas un cas isolé. L’industrie du jeu vidéo traverse une crise mondiale de licenciements et de fermetures qui dure depuis deux ans. Cette semaine encore, Sony a fermé Dark Outlaw Games, l’un de ses studios first-party, rapporte GamesIndustry.biz. Epic Games a supprimé plus de 1 000 postes l’année dernière. Avant eux, Microsoft avait liquidé plusieurs studios acquis à prix d’or, dont Tango Gameworks et Arkane Austin.

En France, le secteur emploie environ 37 000 personnes selon le dernier baromètre du SNJV. Nacon représente à lui seul près de 3 % de ces effectifs. La disparition ou l’affaiblissement d’un groupe de cette taille aurait des répercussions en cascade : sous-traitants, prestataires techniques, écoles de formation qui alimentent ces studios en talents. Paris concentre une part importante de l’écosystème, et quatre studios qui vacillent en même temps, c’est un signal d’alarme que le secteur ne peut plus ignorer.

Comme on l’expliquait récemment, les coûts de développement explosent tandis que la concurrence pour l’attention des joueurs n’a jamais été aussi féroce.

Le redressement, pas le rideau

Le redressement judiciaire n’est pas une liquidation. Les studios continuent de fonctionner, les projets en cours ne s’arrêtent pas, du moins pas immédiatement. Pendant la période d’observation, un administrateur judiciaire supervisera les opérations et évaluera la viabilité de chaque entité.

L’enjeu des 18 prochains mois sera de convaincre les créanciers qu’un plan de continuation tient la route. Pour Nacon, cela signifie prouver que ses franchises ont encore de la valeur, que ses studios peuvent livrer, et qu’un repreneur ou un refinancement est envisageable. Le précédent Don’t Nod, l’autre éditeur français AA qui a traversé une passe difficile, montre que la survie n’est pas impossible, mais qu’elle exige des sacrifices douloureux.

GreedFall, Blood Bowl, WRC : ces noms ont encore une valeur marchande réelle. Reste à savoir si le jeu vidéo français a encore les moyens de les garder en vie, ou si un racheteur étranger viendra récupérer les morceaux.