4,5 millions de tonnes de CO₂ par an. C’est ce que prévoit de cracher une centrale au gaz naturel en construction au Texas, financée en partie par Google pour alimenter ses data centers dédiés à l’intelligence artificielle. Plus que toute la ville de San Francisco en un an.
L’information provient d’un permis environnemental de 465 pages, déposé en janvier par Crusoe Energy auprès de l’État du Texas. Repéré par l’organisation de recherche Cleanview et confirmé par le Guardian, ce document révèle que deux des six bâtiments du campus baptisé « Goodnight », dans le comté d’Armstrong, seront alimentés directement par une centrale privée de 933 mégawatts fonctionnant au gaz naturel, hors réseau électrique.
De la neutralité carbone aux « moonshots climatiques »
En 2020, Google s’engageait publiquement à fonctionner entièrement avec de l’énergie sans carbone d’ici 2030. Un objectif salué par les ONG environnementales, qui voyaient dans le géant californien un modèle pour l’industrie tech. Cinq ans plus tard, cet engagement a fondu comme neige au soleil.
Premier recul en 2023 : dans son rapport de développement durable, Google reconnaît ne plus maintenir sa « neutralité carbone opérationnelle ». L’entreprise reste officiellement engagée vers le net zero en 2030, mais le ton change. En 2024, la douche froide arrive sous forme de chiffres : les émissions de gaz à effet de serre de Google ont grimpé de 48 % par rapport à 2019, selon la BBC et NPR, qui relaient les données du propre rapport environnemental de l’entreprise. Cause principale : la consommation électrique de ses data centers, dopée par l’essor de l’IA.
En 2025, le vocabulaire évolue encore. Google ne parle plus d’objectifs concrets pour 2030 mais de « moonshots climatiques », un terme que l’entreprise utilise pour désigner des projets spéculatifs qui peuvent aboutir ou non. Son rapport environnemental 2025 décrit ses ambitions comme « basées sur l’ambition » et mentionne des « incertitudes significatives » liées à la croissance rapide de l’IA.
Dix fois plus polluant qu’une centrale classique
Les chiffres du permis texan donnent le vertige. Les 4,5 millions de tonnes de CO₂ annuelles prévues représentent plus de dix fois les émissions d’une centrale au gaz naturel moyenne aux États-Unis, et dépassent celles d’une centrale à charbon standard. L’installation doit compléter un campus qui comprendra aussi 265 mégawatts d’énergie éolienne, selon une demande d’interconnexion déposée auprès de la Commission des services publics du Texas.
Interrogée par Wired, la porte-parole de Google, Chrissy Moy, a déclaré que l’entreprise n’avait « pas de contrat en place » pour cette énergie au gaz, tout en confirmant la présence de Google sur le campus. Une nuance qui n’a convaincu personne : comme le souligne Michael Thomas, fondateur de Cleanview et auteur du rapport, les images satellites montrent que la construction est déjà bien avancée. Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé. En octobre, Google a signé un accord pour acheter de l’électricité produite par une centrale au gaz à Decatur, dans l’Illinois. En mars, des documents obtenus par le Flatwater Free Press révèlent qu’un projet similaire est en préparation au Nebraska.
100 gigawatts de gaz en projet, rien que pour les data centers
Google n’est pas seul dans cette course au gaz fossile. Selon une étude publiée en janvier par l’ONG Global Energy Monitor, près de 100 gigawatts de centrales au gaz naturel sont actuellement en développement aux États-Unis, exclusivement pour alimenter des data centers. Au moins quinze projets dépassent en taille celui du Texas.
Le plus démesuré : Project Jupiter, porté par OpenAI et Oracle au Nouveau-Mexique, dont le permis atmosphérique prévoit 14 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an, soit trois fois le campus de Google au Texas. Meta construit un complexe géant en Louisiane alimenté au gaz naturel. Et Microsoft vient de signer un accord avec Chevron pour construire une centrale de 2,5 gigawatts dans l’ouest du Texas.
« Pendant des années, ces géants du cloud sont restés engagés dans leurs objectifs climatiques et ont résisté à l’appel du gaz naturel », observe Thomas. « Ce qui s’est passé ces derniers mois rend l’histoire plus compliquée. La tension avec la course à l’IA est devenue insoutenable. »
Le réseau électrique ne suit plus, le gaz prend le relais
Ce virage a une explication technique. Les délais de raccordement au réseau électrique se comptent désormais en années aux États-Unis. Plutôt que d’attendre, les entreprises construisent leurs propres centrales en dehors du réseau, ce que l’industrie appelle le « behind-the-meter ». Pour ces installations autonomes, le gaz reste la solution la plus rapide et la moins coûteuse à déployer.
Cully Cavness, cofondateur de Crusoe Energy, défend cette stratégie dans une déclaration à Wired : le gaz serait un « pont essentiel » en attendant les batteries, le solaire, l’éolien et les petits réacteurs nucléaires modulaires. Une transition qui n’a, pour l’instant, pas de calendrier précis.
Interrogé la semaine dernière lors d’une conférence sur l’énergie à Houston par Axios, le responsable de l’énergie avancée chez Google, Michael Terrell, n’a pas souhaité commenter la compatibilité de ces projets avec les objectifs climatiques de l’entreprise. « Nous n’avons rien à dire là-dessus », a-t-il répondu.
Le prix climatique de la course à l’IA
Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des data centers devrait doubler d’ici 2030, portée par l’explosion de l’IA générative. En France, RTE a alerté début 2026 sur l’impact potentiel des data centers sur le réseau national, estimant qu’ils pourraient représenter jusqu’à 6,5 % de la consommation électrique française d’ici 2035.
La situation crée un paradoxe que résume bien Michael Thomas de Cleanview : les entreprises qui vendent l’IA comme outil pour optimiser la consommation d’énergie construisent en parallèle les infrastructures les plus gourmandes en combustibles fossiles de la décennie. Quand Google a présenté sa vision climatique en 2020, ses data centers consommaient déjà l’équivalent d’une ville de 500 000 habitants. Six ans et une révolution IA plus tard, un seul de ses campus pourrait polluer autant qu’une métropole entière.
Crusoe Energy prévoit de démarrer les premières turbines à gaz du campus Goodnight avant la fin de l’année 2026. Aucune date n’a été communiquée pour l’installation des éoliennes.