Des milliers de serveurs factices alignés dans un entrepôt d’Asie du Sud-Est, prêts à être inspectés. De vraies machines, elles, reconditionnées dans des cartons anonymes et expédiées en Chine. C’est la combine à 2,5 milliards de dollars qui vaut aujourd’hui à un cofondateur de Supermicro d’être sous les verrous.
Le département américain de la Justice a inculpé six personnes en l’espace d’une semaine pour avoir organisé l’une des plus vastes opérations de contrebande de puces IA jamais mises au jour. Au centre de l’affaire : des serveurs équipés de GPU Nvidia, les composants les plus convoités de la course à l’intelligence artificielle, détournés vers la Chine en violation des contrôles à l’exportation américains.
Faux serveurs, vrais détournements
Le 20 mars, le DOJ a dévoilé l’acte d’accusation visant Yih-Shyan « Wally » Liaw, cofondateur et vice-président senior du développement commercial de Supermicro, aux côtés de Ruei-Tsang « Steven » Chang, directeur général du bureau taïwanais de l’entreprise, et de Ting-Wei « Willy » Sun, un courtier tiers. Les trois hommes sont accusés de conspiration pour violation des lois sur le contrôle des exportations et de contrebande.
Le stratagème, selon les procureurs, fonctionnait en plusieurs étapes. Des dirigeants d’une société intermédiaire basée en Asie du Sud-Est passaient des commandes auprès de Supermicro pour des serveurs haut de gamme équipés de GPU Nvidia. Les machines étaient expédiées aux installations taïwanaises de Supermicro, puis livrées à l’acheteur asiatique. Jusque-là, rien d’illégal en apparence.
La suite est plus rocambolesque. Une fois réceptionnés, les serveurs étaient reconditionnés dans des boîtes banalisées avant d’être réexpédiés vers leur destination réelle : la Chine. Pour couvrir l’opération, les accusés ont fait fabriquer des milliers de serveurs non fonctionnels, des « coquilles vides » destinées à tromper les audits d’inventaire dans l’entrepôt de l’intermédiaire. Des documents falsifiés complétaient le dispositif pour que les allocations d’achat passent les contrôles internes de Supermicro.
Trois nouvelles arrestations, même mode opératoire
Six jours plus tard, le 26 mars, le DOJ a annoncé trois inculpations supplémentaires. Stanley Yi Zheng, ressortissant chinois basé à Hong Kong, et deux citoyens américains, Matthew Kelly et Tommy Shad English, sont accusés d’avoir tenté d’acheter pour 170 millions de dollars de serveurs GPU à une « entreprise californienne de matériel informatique » pour les expédier illégalement en Chine via des sociétés-écrans thaïlandaises.
Les documents judiciaires révèlent que la commande portait sur 750 serveurs, dont 600 contenant des GPU figurant sur la liste de contrôle du département du Commerce américain. English a signé un formulaire certifiant que les machines n’étaient pas destinées à un pays sous restriction. Les échanges de SMS entre les trois accusés, obtenus par les enquêteurs, discutaient pourtant ouvertement de la valeur marchande des produits Nvidia en Chine, trahissant la destination réelle des équipements.
Dans ce second volet de l’affaire, Nvidia et Supermicro ont eux-mêmes flairé la supercherie. Quand English a demandé à ajouter Zheng à un fil d’échanges concernant la commande, Supermicro a remarqué que sa société était basée en Chine, alors qu’aucun représentant du prétendu client thaïlandais ne figurait dans les discussions. Nvidia, de son côté, n’a pas pu vérifier l’identité de l’acheteur final en Thaïlande. La transaction n’a jamais abouti.
Les actionnaires passent à l’offensive
Pendant que la justice fédérale serre l’étau pénal, Supermicro fait face à un second front. Selon Tom’s Hardware, des actionnaires ont déposé une plainte pour fraude boursière, accusant l’entreprise d’avoir dissimulé qu’une part significative de son chiffre d’affaires reposait sur des ventes illégales vers la Chine. L’action collective reproche à Supermicro d’avoir caché son exposition aux contrôles à l’exportation, gonflant artificiellement le cours de son action.
Le moment est particulièrement mal choisi pour le fabricant de serveurs californien. L’entreprise a affiché un chiffre d’affaires trimestriel de 12,7 milliards de dollars lors de ses derniers résultats, rapporte The Register. Mais elle sort à peine d’un épisode qui a failli lui coûter sa cotation au NASDAQ : un retard dans le dépôt de ses comptes annuels auprès de la SEC, lié à des problèmes comptables, avait déclenché une procédure de radiation l’an dernier.
Une faille béante dans l’embargo sur les puces IA
L’affaire Supermicro éclaire une réalité que Washington préférerait ignorer : les contrôles à l’exportation sur les puces IA, renforcés depuis 2022 pour freiner les progrès militaires et technologiques de Pékin, restent perméables. Les GPU Nvidia H100 et H200, capables d’entraîner les modèles d’IA les plus puissants, valent une fortune sur le marché noir chinois. Cette prime de rareté crée des incitations économiques massives à contourner l’embargo.
Ce n’est d’ailleurs pas un cas isolé. En janvier dernier, des rapports indiquaient que ByteDance, la maison mère de TikTok, louait 36 000 puces Nvidia interdites depuis la Malaisie. Plus tôt cette année, Washington a durci les restrictions en ajoutant de nouvelles catégories de puces à la liste de contrôle. L’efficacité de ces mesures reste un sujet de débat intense au Congrès, où des élus républicains réclament un droit de regard sur toute modification des règles d’exportation.
Supermicro affirme coopérer pleinement avec les autorités et souligne que la société elle-même n’est pas mise en cause dans l’acte d’accusation. L’entreprise assure disposer d’un « programme de conformité robuste » et qualifie les agissements reprochés de contraires à ses politiques internes. La défense devra pourtant expliquer comment un cofondateur et un directeur général régional ont pu organiser un réseau de contrebande à 2,5 milliards de dollars depuis l’intérieur même de l’entreprise, sans que personne ne s’en aperçoive. Les trois suspects du premier volet sont en détention. Chang, lui, reste en fuite. Quant aux actionnaires, ils n’attendront pas le verdict pénal pour réclamer des comptes.