115 millions de dollars sur la table, et jusqu’à 2,63 milliards en cas de succès. Eli Lilly, le géant pharmaceutique américain, vient de signer avec Insilico Medicine l’un des plus gros accords jamais conclus dans la recherche de médicaments pilotée par intelligence artificielle.

28 molécules sorties d’un algorithme

Insilico Medicine n’est pas un laboratoire traditionnel. Fondée en 2014 par Alex Zhavoronkov, cette biotech cotée à Hong Kong conçoit ses candidats médicaments à l’aide de trois plateformes d’IA générative : Biology42 pour identifier les cibles biologiques, Chemistry42 pour dessiner les molécules, et Medicine42 pour prédire les résultats cliniques. Le pipeline qui en résulte ferait pâlir bien des labos centenaires : plus de 40 programmes de recherche, 28 candidats précliniques nommés depuis 2021, et 12 qui ont déjà reçu le feu vert pour entrer en essais sur l’humain.

Le programme le plus avancé cible la fibrose pulmonaire via un inhibiteur de TNIK, actuellement en Phase II. Derrière, une dizaine de molécules en oncologie s’attaquent à des cancers résistants aux immunothérapies classiques. Tout cela en cinq ans, là où l’industrie met habituellement dix à quinze ans pour amener un seul composé jusqu’aux essais cliniques.

Un partenariat qui couvait depuis 2023

L’accord annoncé le 28 mars 2026 n’est pas un coup de foudre. Les deux entreprises collaborent depuis 2023, et les résultats ont visiblement convaincu Indianapolis. Sur les 2,75 milliards de dollars du contrat, 115 millions arrivent immédiatement dans les caisses d’Insilico. Le reste est conditionné à des jalons réglementaires et commerciaux : approbations de la FDA, mises sur le marché, redevances sur les ventes futures.

Andrew Adams, responsable chez Eli Lilly, a qualifié les capacités de recherche d’Insilico de « complément puissant » aux efforts de développement clinique du groupe, selon The Decoder. De son côté, Zhavoronkov a confié à CNBC que Lilly « surpasse Insilico dans certains domaines de l’IA », un aveu inhabituel de la part d’un fondateur qui vend précisément son expertise technologique. Ce commentaire traduit la réalité du secteur : les géants pharmaceutiques n’attendent plus que les startups leur apportent l’IA sur un plateau. Ils développent leurs propres capacités en parallèle.

Pourquoi Big Pharma se rue sur l’IA

Les chiffres expliquent l’urgence. Selon les données du Tufts Center for Drug Development, le coût moyen pour développer un médicament et le mettre sur le marché avoisine les 2,6 milliards de dollars. Le taux d’échec dépasse 90 % entre la découverte d’une molécule prometteuse et son approbation finale. Chaque mois gagné en Phase I ou II représente des centaines de millions d’économies potentielles.

L’IA promet de comprimer ce calendrier de plusieurs façons. Au stade de la découverte, les algorithmes de type AlphaFold (développé par DeepMind) peuvent prédire la structure tridimensionnelle des protéines en quelques minutes, contre des mois de cristallographie traditionnelle. Les modèles génératifs comme ceux d’Insilico dessinent ensuite des molécules capables de se lier à ces cibles avec une précision croissante. Enfin, les outils de simulation clinique, encore balbutiants, tentent de prévoir quels patients répondront le mieux au traitement, ce qui réduit la taille et la durée des essais.

Un rapport de McKinsey publié en 2024 estimait que l’IA pourrait réduire de 25 à 50 % le temps de la phase préclinique, et de 10 à 20 % celui des essais cliniques. Si ces projections se confirment, l’industrie pourrait économiser entre 26 et 78 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale.

La course entre géants s’accélère

Eli Lilly n’est pas le seul à miser gros. La firme travaille aussi avec Isomorphic Labs, filiale de Google DeepMind spécialisée dans la découverte de médicaments par IA. Isomorphic a signé des accords similaires avec Novartis en 2024, pour un montant total pouvant atteindre 2,9 milliards de dollars. Sanofi a conclu un partenariat de 1,2 milliard avec le britannique Exscientia. Roche a investi dans Recursion Pharmaceuticals, valorisée à plus de 8 milliards après une levée de 500 millions.

La géographie des investissements révèle aussi une stratégie : Insilico développe ses capacités d’IA au Canada et au Moyen-Orient, tandis que la découverte précoce de médicaments se fait en Chine. Cette répartition permet à la fois de profiter des bassins de talents en IA nord-américains et des coûts plus bas de la recherche préclinique chinoise, tout en gardant un pied dans la région du Golfe, où les fonds souverains financent massivement les biotechs.

Le vrai test reste à venir

Pour l’instant, aucun médicament entièrement conçu par IA n’a encore franchi toutes les étapes jusqu’à la pharmacie. Le candidat le plus avancé dans l’industrie, l’inhibiteur de TNIK d’Insilico pour la fibrose pulmonaire idiopathique, n’en est qu’à la Phase II, c’est-à-dire au stade où l’on teste l’efficacité sur quelques centaines de patients. Plus de la moitié des molécules échouent entre la Phase II et la Phase III, souvent à cause d’effets secondaires impossibles à prévoir par les algorithmes actuels.

Patrick Heizer, chercheur en thérapie cellulaire et génique, rappelait récemment que « combattre les tumeurs en laboratoire est la partie facile » et que « le vrai défi consiste à prouver qu’un traitement est à la fois sûr et efficace dans des essais contrôlés sur l’humain ». Les protéines du corps se ressemblent souvent, et un traitement qui cible une protéine tumorale peut aussi toucher des organes sains comme le coeur.

L’accord Lilly-Insilico est un pari calculé. Si ne serait-ce qu’une poignée des 28 molécules d’Insilico atteignent le marché, le retour sur investissement sera colossal : un seul médicament blockbuster rapporte plusieurs milliards par an. L’exemple du Mounjaro (tirzepatide) de Lilly, qui a généré 11,3 milliards de dollars en 2024 pour le traitement du diabète et de l’obésité, montre l’ampleur des enjeux.

Le prochain rendez-vous est fixé : les résultats de Phase II de l’inhibiteur de TNIK sont attendus courant 2027. Si l’IA a effectivement trouvé une molécule capable de ralentir la fibrose pulmonaire, un marché estimé à 6 milliards de dollars d’ici 2030, la preuve de concept sera établie. Dans le cas contraire, les 2,75 milliards de Lilly resteront un pari ambitieux de plus dans la longue histoire des promesses pharmaceutiques.