Deux abribus détruits en 48 heures, du verre brisé sur le trottoir, et un petit robot à roulettes qui cligne des yeux avant de repartir comme si de rien n’était. Chicago vient de vivre la semaine la plus embarrassante de l’histoire de la livraison autonome.
Lundi, un robot fonce dans la vitre. Mardi, un autre recommence
Le premier incident s’est produit lundi 23 mars dans le quartier de West Town, au croisement de Grand Avenue et Racine. Un robot de Serve Robotics, l’un des deux opérateurs autorisés à circuler sur les trottoirs de Chicago, roulait tranquillement lorsqu’il a brusquement dévié de sa trajectoire. La vidéo, devenue virale en quelques heures, montre l’engin traverser la paroi vitrée d’un abribus de la CTA (Chicago Transit Authority) à la manière du Kool-Aid Man, selon l’expression consacrée par plusieurs médias américains. Le verre a volé en éclats sur le trottoir. Après quelques secondes d’immobilité, les yeux du robot ont cligné, et la machine a reculé de quelques mètres avant de reprendre sa route, traînant des fragments de verre sur son toit.
Le lendemain, rebelote. Cette fois dans le quartier voisin d’Old Town, près de North Avenue et Halsted Street. Un robot d’un concurrent, Coco Robotics, a reproduit exactement le même scénario : déviation soudaine, collision frontale avec un abribus, vitres pulvérisées. Un barbier installé à proximité a raconté à CBS News Chicago avoir entendu un bruit sourd avant de découvrir les dégâts. Il a ajouté avoir vu un second robot à proximité du premier, portant ce qui ressemblait à un drapeau rouge. Un détail que personne n’a su expliquer.
Deux entreprises, un même silence sur les causes
Serve Robotics et Coco Robotics ont publié des communiqués similaires : regrets, promesse de prise en charge des réparations, enquête interne en cours. Aucune des deux n’a fourni d’explication technique sur ce qui a provoqué ces déviations.
Carl Hansen, vice-président de Coco et responsable des relations gouvernementales, a assuré que cet incident n’était « pas représentatif de leurs opérations habituelles » et que la société avait parcouru « plus d’un million de miles de livraisons » sans jamais percuter de structure fixe, selon Popular Science. Serve Robotics a qualifié le crash d' »extrêmement rare » et rappelé avoir effectué « des centaines de milliers de livraisons depuis 2025 sans incident grave », selon CBS News Chicago.
Le problème, c’est que ces incidents ne tombent pas du ciel. Ils s’inscrivent dans une série de dysfonctionnements documentés : robots coincés dans la neige, submergés par les eaux pluviales à Los Angeles, bloqués au milieu de carrefours, et même percutés par un train. Chicago a créé une catégorie dédiée dans son service municipal de plaintes (le 311) rien que pour les signalements liés aux robots de trottoir, rapporte Popular Science.
Pokémon Go, guide touristique pour robots perdus
L’ironie du calendrier ajoute une couche au fiasco. Deux semaines avant les crashes, Coco Robotics avait annoncé l’intégration d’un nouveau système de positionnement visuel (VPS) fourni par Niantic Spatial, la filiale de l’éditeur de Pokémon Go. Ce système utilise des millions d’images collectées auprès des joueurs du célèbre jeu en réalité augmentée pour aider les robots à se repérer dans les rues, en complément du GPS classique.
Sur les forums et réseaux sociaux, la spéculation a immédiatement fait le lien : et si le nouveau système de navigation était responsable ? Coco a tempéré en déclarant à Popular Science que l’intégration de cette technologie était encore « en cours » et que la cause du crash n’était « pas liée à la géolocalisation ». Mais sans explication alternative, le doute persiste.
83 % des riverains votent contre les robots
Les abribus détruits sont devenus le symbole d’un conflit plus large entre Chicago et ses robots livreurs. Environ 100 unités de Serve Robotics et Coco Robotics circulent dans les quartiers nord et ouest de la ville dans le cadre d’un programme pilote approuvé par le conseil municipal en 2022, prévu jusqu’en mai 2027.
Mais la résistance s’organise. L’élu Daniel La Spata, qui représente le 1er Ward (couvrant Wicker Park et Logan Square), a mené un sondage auprès de ses administrés. Sur environ 500 réponses, près de 83 % se sont prononcés « fermement contre » l’expansion des robots au-delà de la bordure est de Wicker Park, selon Block Club Chicago. « Ça ne ressemble pas à un peut-être », a commenté La Spata avant de bloquer toute extension du programme dans sa circonscription.
Une pétition lancée par un habitant, Josh Robertson, a rassemblé plus de 3 700 signatures. « Ce programme pilote a causé plus de perturbations aux Chicagoens qu’un pilote ne devrait en causer », a-t-il déclaré à CBS News Chicago, évoquant « des centaines d’incidents » remontés par les signataires.
Des milliards investis, et des trottoirs comme terrain de test
Derrière ces petites machines à roulettes se cachent des valorisations vertigineuses. Serve Robotics, née en 2017 comme division de Postmates (racheté par Uber en 2020), est cotée au Nasdaq et a levé 80 millions de dollars supplémentaires pour déployer jusqu’à 2 000 robots Gen3 dans le cadre de son contrat avec Uber Eats. Nvidia figure parmi ses investisseurs. L’entreprise vise un marché de la livraison robotisée estimé à 450 milliards de dollars d’ici 2030, selon Ark Investment Management.
Coco Robotics, de son côté, a déjà dépassé le million de miles parcourus et opère dans plusieurs villes américaines. Les deux entreprises défendent le même argument : leurs robots remplacent des trajets en voiture sur le « dernier kilomètre », réduisent les émissions, et offrent une option supplémentaire aux consommateurs.
Yariel Diaz, directeur des affaires gouvernementales de Serve, a insisté auprès de Block Club Chicago : « C’est une option pour le consommateur. Ce n’est pas un mandat. » Sauf que les trottoirs de Chicago ne sont pas une option pour les piétons, les fauteuils roulants et les poussettes qui doivent les partager avec des engins de 25 kilos roulant à 8 km/h.
Le vrai test n’est pas technique, il est politique
Les robots de livraison fonctionnent, la plupart du temps. Le problème n’est pas qu’ils cassent un abribus de temps en temps. Le problème, c’est qu’une ville a accepté de transformer ses trottoirs en laboratoire pour des startups de la Silicon Valley sans avoir de levier réel quand ça dérape. Le programme pilote de Chicago expire en mai 2027. Si Serve et Coco ne parviennent pas à regagner la confiance des quartiers qui les rejettent déjà, les élus locaux pourraient enterrer l’expérience avant son terme. D’autres villes américaines, de San Francisco à Miami, observent le cas chicagoan pour décider si elles ouvrent ou ferment la porte aux livreurs autonomes.