401 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2025. Deux salariés à temps plein. Et plus de 800 comptes Facebook se faisant passer pour des médecins, tous créés par intelligence artificielle. Medvi, une start-up de télémédecine californienne spécialisée dans les médicaments amaigrissants GLP-1, vient de devenir le symbole de ce que l’IA rend possible quand personne ne surveille.
Le New York Times célèbre, la FDA avait déjà prévenu
Le 2 avril 2026, le New York Times publie un portrait élogieux de Matthew Gallagher, fondateur de Medvi. Le journal présente la start-up comme la preuve vivante d’une prédiction de Sam Altman : une seule personne, armée d’IA, peut bâtir une entreprise à un milliard de dollars. Les chiffres vérifiés par le quotidien donnent le vertige : 401 millions de revenus en 2025, une projection à 1,8 milliard pour 2026, 250 000 clients revendiqués fin 2025 et plus de 500 000 aujourd’hui.
Le problème, c’est que six semaines plus tôt, la Food and Drug Administration (FDA) avait envoyé à Medvi une lettre d’avertissement. La lettre n°721455, datée du 20 février 2026, pointe des violations de marquage sur les médicaments vendus par la plateforme. Le site de Medvi laissait croire que l’entreprise fabriquait elle-même le sémaglutide et le tirzépatide qu’elle commercialise, et affirmait que ses produits contenaient le « même principe actif que Wegovy et Ozempic », sous-entendant une approbation de la FDA qui n’existe pas. Le New York Times n’a pas mentionné cette lettre dans son article.
Des faux médecins par centaines sur Facebook
La mécanique commerciale de Medvi repose presque entièrement sur l’IA. Matthew Gallagher et son frère Elliot utilisent ChatGPT, Claude, Grok, MidJourney et Runway pour produire du contenu marketing à une échelle industrielle. Plus de 5 000 publicités Facebook actives tournent simultanément, pilotées par des comptes qui se présentent comme des médecins. Sauf qu’aucun de ces médecins n’existe.
Les noms trahissent parfois le stratagème : parmi les profils identifiés, on trouve un « Dr. Tuckr Carlzyn MD », un « Professor Albust Dongledore » ou encore un « Dr. Richard Hörzgock ». L’un d’eux est enregistré à une adresse fictive dans le Montana. Les photos de profil sont générées par IA, les vidéos de témoignages aussi, et les images avant/après montrant des transformations physiques spectaculaires sont des deepfakes, selon une enquête de Futurism publiée dès mai 2025.
Le site de Medvi reconnaît d’ailleurs, dans une mention légale discrète, que « les personnes apparaissant dans les publicités peuvent être des acteurs ou des IA incarnant des médecins ».
Des vrais médicaments, des vrais patients, des vrais risques
Derrière cette vitrine artificielle, Medvi vend de vrais médicaments. La start-up s’appuie sur des partenaires comme CareValidate (plateforme de télémédecine clé en main), OpenLoop (réseau de cliniciens basé à Des Moines, Iowa) et Triad Rx (pharmacie de préparations magistrales). Les médecins référencés sur le site soulèvent eux aussi des questions. Le Dr Ana Lisa Carr et le Dr Kelly Tenbrink exercent dans un cabinet de médecine concierge en Floride dédié à la communauté équestre. Aucun des deux ne détient de certification des conseils de spécialité reconnus par l’État de Floride, selon une vérification du média Drug Discovery and Development.
En novembre 2025, un recours collectif a été déposé devant un tribunal fédéral du Delaware. La plainte allègue que le tirzépatide oral vendu par Medvi serait un « remède de charlatan moderne », un peptide trop volumineux pour survivre à la digestion sans technologie d’absorption spécialisée. Le seul GLP-1 oral approuvé par la FDA, le Rybelsus, nécessite un excipient spécifique (le SNAC) pour atteindre une biodisponibilité d’à peine 1 %. La plainte cite des violations de la loi RICO, de la protection des consommateurs et de la common law sur la fraude.
1,6 million de dossiers médicaux dans la nature
L’affaire ne s’arrête pas aux faux médecins et aux médicaments douteux. Le 7 janvier 2026, OpenLoop, le partenaire clinique de Medvi, a révélé une faille de sécurité. Un pirate a accédé aux dossiers de 1,6 million de patients : noms, coordonnées, dates de naissance et informations médicales. Au Texas, au moins 68 160 personnes ont été officiellement notifiées. Plusieurs recours collectifs sont en cours.
Medvi elle-même fait face à des poursuites judiciaires. En mai 2025, une plainte a été déposée pour violation de la loi sur la protection des consommateurs téléphoniques. L’entreprise n’a même pas comparu. En mars 2026, un nouveau recours a été engagé devant le tribunal fédéral de Californie centrale.
Un problème bien plus large que Medvi
L’affaire s’inscrit dans un contexte de dérives généralisées. La FDA a envoyé des lettres d’avertissement à plus de 70 sociétés de télémédecine en six mois pour des pratiques similaires autour des GLP-1. Selon STAT News, au moins 30 % de ces entreprises sont rattachées à seulement quatre réseaux de cliniciens : Beluga Health, OpenLoop, MD Integrations et Telegra.
En décembre 2025, une coalition de 35 procureurs généraux américains a écrit à Meta pour dénoncer les « photos avant/après trompeuses générées par IA » dans les publicités pour les produits amaigrissants, les qualifiant de « particulièrement dangereuses ». Selon Reuters, Meta tirerait environ un dixième de ses revenus publicitaires de 2024 de « publicités pour des arnaques et des produits interdits ».
Matthew Gallagher continue de présenter Medvi comme « l’entreprise à la croissance la plus rapide de l’histoire ». La FDA, elle, a menacé de saisie et d’injonction. Le prochain chapitre se jouera probablement devant les tribunaux, où trois procédures distinctes attendent déjà leur tour.