Mardi 10 mars, un missile iranien frappe une zone boisée près de Beit Shemesh, en banlieue de Jérusalem. Aucun blessé. Emanuel Fabian, reporter au Times of Israel, couvre l’incident en quelques lignes sur le fil d’info du journal. Il ignore encore que ces phrases banales vont déclencher des dizaines de menaces de mort.
Le problème n’est ni géopolitique ni éditorial. Il est financier. Sur Polymarket, une plateforme de paris en ligne où l’on mise de la cryptomonnaie sur des événements réels, des parieurs avaient engagé des fortunes sur le fait que le missile serait intercepté. L’article de Fabian, qui décrit clairement un impact au sol, menace leurs gains. Alors ils veulent qu’il réécrive son papier.
Réécris ton article ou on te retrouve
Les premiers messages arrivent sous forme polie. Un certain Aviv contacte le journaliste par mail pour lui suggérer de corriger son papier. Puis un Daniel, plus insistant, multiplie les relances nocturnes. En quelques jours, la pression explose. Les mails deviennent des menaces directes : des parieurs exigent qu’il transforme le « missile » en « débris d’intercepteur », faute de quoi ils promettent de le retrouver. Des captures d’écran montrent des discussions de groupe sur Telegram où des utilisateurs coordonnent une campagne de harcèlement ciblée contre le reporter.
L’affaire, racontée en détail par Fabian lui-même dans le Times of Israel, illustre un phénomène que personne n’avait anticipé : des parieurs prêts à menacer physiquement un journaliste pour protéger une mise. Sur ces plateformes, un article de presse peut faire basculer des dizaines de milliers de dollars d’un côté ou de l’autre d’un pari. Le journalisme devient un enjeu financier direct, et ceux qui en dépendent ne reculent devant rien.
Des secrets militaires convertis en mises gagnantes
Le cas Fabian n’est pas isolé. En février, la justice israélienne a inculpé un civil et un réserviste militaire pour avoir utilisé des informations classifiées afin de placer des paris sur Polymarket, selon NPR. Les deux hommes auraient exploité des renseignements sur des frappes israéliennes contre l’Iran pour miser au bon moment. C’est la première affaire connue au monde où des paris en ligne sont directement liés à des fuites de secrets militaires.
Le précédent le plus frappant date de janvier. Quelques heures avant l’opération américaine d’extraction de Nicolás Maduro au Venezuela, un parieur de Polymarket avait transformé une mise de 32 000 dollars en 400 000 dollars, rapporte NPR. Les autorités américaines n’ont toujours pas déterminé s’il s’agissait d’un initié ou d’un coup de chance spectaculaire.
Ces épisodes alimentent les soupçons du sénateur Chris Murphy, qui estime que des membres de l’entourage de Trump pourraient utiliser des informations confidentielles pour parier sur des opérations militaires. « C’est glaçant de penser que des conseillers dans la salle de crise poussent les États-Unis vers la guerre, non pas pour la sécurité nationale, mais pour empocher 100 000 dollars », a-t-il déclaré à Wired. La Maison Blanche nie toute implication.
22 milliards de valorisation, des poursuites pénales
Pendant que les scandales s’accumulent, les affaires tournent. Kalshi, la principale plateforme américaine de marchés prédictifs, vient de lever 1 milliard de dollars pour une valorisation de 22 milliards, soit le double d’il y a quelques mois à peine, selon le New York Times. Son PDG Tarek Mansour a célébré la nouvelle en postant une vidéo de ses administrateurs faisant des pompes sur le trottoir.
La fête a été de courte durée. Le même jour, l’Arizona déposait des poursuites pénales contre Kalshi pour exploitation d’une entreprise de jeux d’argent illégale, selon Reuters. Le Nevada avait déjà obtenu une injonction temporaire quelques jours plus tôt. En Ohio, Kalshi a dû déposer une motion d’urgence pour empêcher le procureur général de l’État de lancer des poursuites similaires.
Selon l’avocat spécialisé Daniel Wallach, cité par Wired, les poursuites pénales au niveau des États pourraient représenter la « kryptonite » de Kalshi : les tribunaux fédéraux suspendent généralement leurs procédures tant qu’une affaire criminelle est en cours. D’autres États pourraient s’engouffrer dans la brèche.
Le Sénat veut couper le robinet
Face à l’ampleur du phénomène, des sénateurs démocrates ont déposé le 17 mars un projet de loi baptisé « BETS OFF Act ». Le texte interdirait les paris sur les actions gouvernementales, le terrorisme, la guerre, les assassinats et tout événement dont un individu connaît ou contrôle l’issue. Il prévoit aussi des sanctions pénales et la coupure des systèmes de paiement vers les plateformes offshore.
Le sénateur Murphy, co-auteur du texte, qualifie les marchés prédictifs de « produit truqué et dangereux » et de « source de corruption à vous retourner le cerveau ». Un sondage de Data for Progress révèle que 80 % des électeurs américains sont opposés aux paris sur le terrorisme et les assassinats politiques, y compris 57 % des républicains.
Sur CoinDesk, le sénateur Adam Schiff a de son côté déposé le « DEATH BETS Act » dès le 11 mars, un texte qui retirerait à la CFTC (le régulateur des marchés de matières premières) toute marge d’appréciation sur ces contrats. Actuellement, la CFTC dispose déjà du pouvoir de bloquer les paris liés à la guerre ou au terrorisme, mais son nouveau président, nommé par Trump, a choisi une approche permissive en retirant les restrictions de l’ère Biden.
Parier sur la mort de Netanyahou, mode d’emploi
La réalité la plus troublante se trouve peut-être dans les marchés eux-mêmes. Polymarket, qui opère principalement hors des États-Unis, propose actuellement de parier sur le fait que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou sera « hors fonction » avant certaines dates. Quelqu’un a récemment misé 177 000 dollars sur sa sortie avant le 31 mars, rapporte Yahoo Finance. Si Netanyahou venait à mourir, la plateforme résoudrait probablement le pari en faveur des parieurs, comme elle l’avait fait après la mort de l’ayatollah Khamenei.
Polymarket a aussi signé un partenariat pluriannuel avec la Major League Baseball, selon Front Office Sports, ancrant un peu plus la plateforme dans l’économie du sport professionnel américain. Le contraste entre cette normalisation commerciale et les scandales qui l’entourent résume à lui seul l’état d’un secteur qui grandit plus vite que les lois censées l’encadrer.
Les républicains contrôlent le Sénat, et les projets de loi démocrates ont peu de chances d’aboutir à court terme. Mais les poursuites pénales des États, elles, n’attendent pas le Congrès. L’Arizona a montré la voie, le Nevada a suivi, et d’autres procureurs généraux observent. En attendant, Polymarket a ouvert ce week-end un bar éphémère à Washington pour célébrer son ascension. Le secteur lève des milliards, signe avec la MLB et sert des cocktails dans la capitale fédérale, pendant que ses utilisateurs menacent des journalistes et parient sur la mort de chefs d’État.