Nvidia n’a même pas eu accès aux tests. Selon The Information, le prochain modèle de DeepSeek, le v4, tournera exclusivement sur des puces fabriquées par Huawei. Une première pour un modèle d’intelligence artificielle de cette envergure, et un revers cinglant pour l’embargo américain sur les semi-conducteurs.
Des mois de travail avec Huawei et Cambricon
DeepSeek a passé plusieurs mois à adapter son modèle aux processeurs chinois. Le laboratoire a collaboré avec Huawei et le concepteur de puces Cambricon pour porter l’ensemble de l’architecture du v4 sur du matériel 100 % domestique. Le détail qui pique : seuls les fabricants de puces chinois ont eu accès aux versions de test du modèle. Nvidia, le fournisseur historique de l’industrie IA mondiale, a été tenu à l’écart.
Le choix n’est pas anodin. Jusqu’à présent, les modèles d’IA les plus performants au monde reposaient tous, sans exception, sur des puces Nvidia. Les GPU de la série A100 puis H100 sont devenus le standard de facto de l’industrie. En coupant ce lien, DeepSeek envoie un signal clair : la dépendance à la Silicon Valley n’est plus une fatalité.
Le pari repose sur l’Ascend 950PR, la nouvelle puce d’accélération IA de Huawei. D’après les données techniques du fabricant, elle délivre environ 2,8 fois la puissance de calcul du H20 de Nvidia, la puce autorisée à l’export vers la Chine. Elle reste toutefois inférieure au H200, le modèle haut de gamme que Washington interdit de vendre à Pékin.
Alibaba, ByteDance et Tencent se ruent sur les puces
La nouvelle a déclenché une vague de commandes massive. Cinq sources proches du dossier, citées par The Information, rapportent qu’Alibaba, ByteDance et Tencent ont commandé des centaines de milliers d’unités de l’Ascend 950PR. Objectif : faire tourner DeepSeek v4 dans leurs services cloud et l’intégrer dans leurs propres applications d’IA. Cette ruée a fait grimper le prix de la puce de 20 %.
Pour ces géants chinois, l’enjeu dépasse la simple performance technique. Dépendre de Nvidia, c’est dépendre de la politique commerciale américaine. Chaque nouvelle vague de sanctions peut couper l’approvisionnement du jour au lendemain. Avec DeepSeek v4 qui valide l’Ascend comme alternative crédible, c’est tout un écosystème qui bascule. Les commandes massives ne sont pas juste un achat de composants, elles dessinent une nouvelle carte industrielle.
L’embargo qui a accéléré ce qu’il voulait empêcher
Washington restreint l’exportation de puces IA avancées vers la Chine depuis octobre 2022. L’objectif initial : ralentir de plusieurs années le développement de l’IA chinoise. Quatre ans plus tard, le bilan est plus nuancé. Selon les données compilées par The Decoder, les fabricants chinois contrôlent désormais 41 % du marché intérieur des accélérateurs IA, contre moins de 10 % avant l’embargo.
DeepSeek avait déjà secoué l’industrie en janvier 2025 avec son modèle R1, qui rivalisait avec GPT-4 d’OpenAI tout en consommant une fraction des ressources. L’entreprise avait alors utilisé des puces Nvidia H100, officiellement interdites à l’export mais qui circulaient via des réseaux détournés en Asie du Sud-Est. Cette fois, plus de contournement : le v4 ne contient aucun composant américain.
L’ironie de la situation n’échappe à personne dans l’industrie. L’embargo, conçu pour maintenir l’avance technologique américaine, a poussé la Chine à investir massivement dans ses propres filières. Le résultat est exactement l’inverse de celui escompté : un écosystème chinois de semi-conducteurs qui monte en puissance, porté par une demande captive.
Huawei, de paria à fournisseur stratégique
Pour Huawei, ce contrat est une revanche. L’entreprise figure sur la liste noire commerciale américaine depuis 2019. Privée d’accès aux fonderies avancées de TSMC et aux logiciels de conception de puces occidentaux, elle a reconstruit une filière complète en interne. L’Ascend 910B, prédécesseur du 950PR, équipait déjà plusieurs centres de données chinois, mais personne n’avait encore porté un modèle de pointe entier sur du matériel Huawei.
La production reste un goulot d’étranglement. Les restrictions américaines limitent l’accès de Huawei aux machines de gravure les plus fines, celles du néerlandais ASML. Les puces Ascend sont produites en quantités limitées, à un coût supérieur aux équivalents Nvidia. La hausse de 20 % du prix après l’annonce DeepSeek illustre la tension entre une demande qui explose et une capacité de production qui peine à suivre.
Nvidia paie la note, Cambricon triple en Bourse
Côté boursier, la dynamique s’est déjà inversée. Nvidia a perdu 17 % en bourse au premier trimestre 2026, plombé entre autres par la contraction de ses ventes en Chine. La semaine dernière, l’entreprise a reconnu que les restrictions à l’export lui coûtaient 5,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel sur le marché chinois. Pendant ce temps, Cambricon, coté à Shanghai, a vu son cours tripler depuis janvier. Le marché a tranché avant même le lancement officiel.
Le lancement de DeepSeek v4 est attendu dans les semaines qui viennent. Si le modèle tient ses promesses en performance, il prouvera qu’un écosystème IA de premier plan peut fonctionner sans aucune puce américaine. Les prochaines restrictions que le département du Commerce américain prépare sur le H20, la dernière puce Nvidia encore autorisée en Chine, pourraient bien accélérer encore le mouvement. La question n’est plus de savoir si la Chine rattrapera son retard en puces IA, mais à quelle vitesse elle va creuser sa propre route.