1 milliard de revenus annuels en décembre 2024. 19 milliards en mars 2026. En quinze mois, Anthropic a multiplié son chiffre d’affaires par dix-neuf, porté par une combinaison que personne n’avait prévue : des pubs au Super Bowl qui se moquaient de ChatGPT, un bras de fer public avec le Pentagone, et un outil de programmation qui a convaincu les développeurs de sortir leur carte bleue.

Des abonnements payants qui doublent en trois mois

TechCrunch a publié ce samedi une analyse exclusive menée par Indagari, une société spécialisée dans l’étude de milliards de transactions bancaires anonymisées de 28 millions de consommateurs américains. Les résultats dessinent une courbe inhabituelle : entre janvier et février 2026, Claude a enregistré un nombre record de nouveaux abonnés payants. Les anciens utilisateurs sont aussi revenus en masse, un phénomène que les analystes appellent « réactivation ».

Le porte-parole d’Anthropic a confirmé à TechCrunch que les abonnements payants ont « plus que doublé » depuis le début de l’année. Les données d’Indagari montrent que la majorité des nouveaux abonnés choisissent le forfait Pro à 20 dollars par mois, le palier le plus bas. Les forfaits à 100 et 200 dollars attirent un public plus restreint mais en croissance.

Pour mettre ces chiffres en perspective : ChatGPT conserve environ 60 % du marché des chatbots IA grand public, selon les données de First Page Sage. Claude se situe autour de 14 %, en forte hausse. Mais c’est la vitesse de croissance qui alarme OpenAI, pas la part de marché brute.

Les pubs du Super Bowl qui ont piqué Sam Altman

Tout a commencé le 9 février, pendant le Super Bowl. Anthropic a diffusé plusieurs spots publicitaires qui se moquaient ouvertement de la décision d’OpenAI d’intégrer des publicités dans ChatGPT. Le message était limpide : « Claude ne vous montrera jamais de pub. » Les spots, tournés avec un ton mordant inhabituel pour une entreprise d’IA, ont touché une corde sensible chez les utilisateurs fatigués de la monétisation agressive des services numériques.

Forbes rapporte que ces publicités ont généré la plus forte hausse d’utilisateurs jamais enregistrée pour une entreprise d’IA lors d’un événement marketing unique : 11 % d’augmentation des utilisateurs actifs quotidiens et 6,5 % de visites supplémentaires sur le site. Sam Altman, le patron d’OpenAI, a publiquement réagi avec agacement, qualifiant les spots de « déplacés » dans une série de messages sur X, rapporte TechCrunch.

L’app Claude a grimpé dans le top 10 de l’App Store américain dans les jours qui ont suivi. Pour une entreprise qui n’avait presque aucune notoriété grand public un an plus tôt, le résultat était spectaculaire.

Le Pentagone offre un coup de pub involontaire

Puis le bras de fer avec le département de la Défense a commencé. Fin janvier, le Wall Street Journal et Axios ont révélé un conflit grandissant entre Anthropic et le Pentagone. L’enjeu : le refus d’Anthropic d’autoriser l’utilisation de Claude pour des armes autonomes létales ou la surveillance de masse des citoyens américains.

Le 26 février, Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, a publié une déclaration publique ferme. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a riposté en qualifiant Anthropic de « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». Le lendemain, rapporte le Guardian, le Pentagone a signé un contrat avec OpenAI pour remplacer Anthropic dans ses réseaux classifiés.

L’effet Streisand a été immédiat et massif. Claude a grimpé à la première place du classement des apps gratuites sur l’App Store américain le 1er mars, selon les données de Sensor Tower relayées par le Guardian, détrônant ChatGPT pour la première fois. Le lundi 2 mars, la demande était telle qu’Anthropic a subi des pannes de service, avec plus de 1 400 signalements sur Downdetector en quelques heures. « Chaque jour de la semaine dernière a été un record absolu d’inscriptions pour Claude », a déclaré l’entreprise.

Des personnalités comme la chanteuse Katy Perry ont annoncé sur X leur passage à Claude, appelant leurs abonnés à quitter ChatGPT. Le mouvement a pris une dimension politique inattendue : choisir Claude revenait à prendre position contre l’administration Trump et ses pressions sur les entreprises technologiques.

Claude Code, le vrai moteur silencieux

Derrière le bruit médiatique, un produit a fait le travail de fond. Claude Code, lancé en janvier 2026, est un outil de programmation assistée par IA qui permet aux développeurs d’écrire, corriger et refactoriser du code directement dans leur terminal. Son compagnon, Claude Cowork, cible les professionnels non techniques avec des outils de productivité intégrés.

Ces outils répondent à un besoin que ChatGPT peine à couvrir aussi finement : l’assistance au développement logiciel en contexte réel, pas simplement la génération de bouts de code isolés. Le marché des outils de coding IA pesait 7,65 milliards de dollars en 2025 et devrait atteindre 22,2 milliards d’ici 2030, selon Research and Markets. Anthropic s’est positionné tôt avec un produit que les développeurs adoptent massivement.

TechCrunch note que Claude Code est le principal moteur d’abonnements payants chez les utilisateurs techniques. Contrairement aux pubs du Super Bowl ou à la controverse du Pentagone, cet outil génère des revenus récurrents et de la rétention, les deux indicateurs que les investisseurs surveillent de plus près.

De 1 à 19 milliards : la trajectoire qui fait trembler OpenAI

Les chiffres de revenus d’Anthropic racontent une histoire à deux vitesses. L’entreprise pesait 1 milliard de dollars de revenus annualisés en décembre 2024. Quinze mois plus tard, elle atteint environ 19 milliards, selon les données compilées par Awesome Agents à partir de multiples rapports financiers et déclarations d’analystes. L’entreprise (le segment B2B représente environ 80 % de ses revenus) tire l’essentiel de ses gains de contrats avec des entreprises, pas des abonnés individuels.

La croissance grand public reste marginale en volume de revenus, mais stratégiquement décisive. Chaque utilisateur gratuit qui passe au forfait Pro à 20 dollars contribue à réduire la dépendance d’Anthropic envers ses gros contrats. Et chaque développeur qui adopte Claude Code crée un effet de verrouillage : une fois que vos workflows sont construits autour d’un outil, en changer coûte du temps et de l’argent.

OpenAI conserve une avance considérable. Son chiffre d’affaires annualisé dépassait les 50 milliards au dernier comptage, et sa base d’utilisateurs se compte en centaines de millions. Mais Anthropic est la seule entreprise qui gagne des parts de marché payant à ce rythme. Google Gemini stagne, Grok (xAI) reste confidentiel, et Perplexity joue dans une catégorie différente (recherche, pas assistant généraliste).

Le pari qui attend Anthropic au tournant

Cette croissance n’est pas sans risque. Anthropic a levé plusieurs milliards ces derniers mois pour financer l’entraînement de ses modèles, une activité qui brûle du cash à un rythme vertigineux. Son bras de fer avec le Pentagone, même s’il a généré de la sympathie publique, ferme potentiellement la porte à des contrats gouvernementaux de plusieurs milliards. Une juge fédérale a temporairement bloqué cette semaine la désignation d’Anthropic comme « risque fournisseur » par le département de la Défense, rapporte TechCrunch, mais la bataille juridique ne fait que commencer.

L’entreprise a promis de ne jamais montrer de publicités dans Claude. Cette promesse, qui lui a valu des millions de nouveaux utilisateurs, limite aussi ses options de monétisation si la croissance des abonnements ralentit. OpenAI, en comparaison, a choisi l’approche inverse : maximiser les revenus publicitaires pour financer la course aux modèles toujours plus puissants.

La prochaine étape pour Anthropic sera la publication de ses résultats trimestriels attendus en avril. Si la tendance des données Indagari se confirme à l’échelle de l’entreprise, Anthropic pourrait devenir le premier concurrent sérieux à menacer l’hégémonie commerciale d’OpenAI. Un scénario impensable il y a un an.