Deux millions de copies écoulées en moins de 24 heures. Crimson Desert, le nouveau RPG en monde ouvert du studio coréen Pearl Abyss, a démarré en trombe le 20 mars. Mais avant même que les serveurs aient le temps de refroidir, les joueurs ont repéré un détail embarrassant dans les couloirs de ses châteaux médiévaux : les tableaux accrochés aux murs ont des mains à six doigts, des corps humains qui se liquéfient dans des chevaux, et des compositions si étranges qu’elles ne peuvent venir que d’un générateur d’images.

Des peintures qui n’ont visiblement jamais vu un pinceau

C’est sur le subreddit r/CrimsonDesert que l’affaire a éclaté. Dès les premières heures du lancement, un joueur a publié un post intitulé « Really bummed to see AI art in the game » (« Vraiment dégoûté de voir de l’art IA dans le jeu »), accompagné de captures d’écran montrant des peintures in-game aux anomalies caractéristiques de l’intelligence artificielle générative : phalanges surnuméraires, anatomie aberrante, contours fondus.

Un autre post, devenu viral sur le subreddit, montre un tableau médiéval dans lequel un cavalier semble littéralement fusionner avec sa monture, le torse humain se dissolvant dans le dos du cheval sans aucune logique anatomique. Le titre du post, laconique : « Found this AI painting » (« Trouvé cette peinture IA »). Eurogamer, qui a relayé l’affaire, rapporte que des joueurs ont également remarqué que ces œuvres sont recyclées et copiées-collées dans tout le jeu, parfois plusieurs fois dans la même pièce.

Sur Bluesky, un utilisateur a partagé un autre exemple : une scène où un personnage semble fourrer de la paille dans une créature difforme pendant qu’un individu la peint, le tout dans un style qui oscille entre le surréalisme accidentel et le bug graphique assumé. « C’est un petit bonhomme. Ils mettent de la paille dans un petit bonhomme et un cinglé est en train de le peindre », a commenté l’auteur du post.

L’art n’est que la partie visible de l’iceberg

Le problème ne s’arrête pas aux tableaux. Sur Reddit, des joueurs germanophones affirment que la traduction allemande du jeu présente les tics typiques d’un modèle de langage : tournures artificiellement littéraires, structures de phrases qui sentent la traduction automatique améliorée plutôt que le travail d’un localisateur professionnel. Un post intitulé « I believe they used AI for the German translation » a accumulé des dizaines de témoignages similaires.

Certains joueurs vont plus loin et estiment que le script lui-même porte des traces d’écriture assistée par IA. « Le genre de comparatif « ce n’est pas seulement X, c’est aussi Y » que fait ChatGPT », a remarqué un utilisateur, cité par Eurogamer. « L’écriture donne l’impression d’être un peu fade, ou comme si des PNJ lambda essayaient d’être trop profonds ou verbeux sans aucune raison. » Ce soupçon, plus difficile à prouver formellement, alimente une frustration déjà palpable.

Car Crimson Desert cumule les problèmes depuis son lancement. PC Gamer a documenté des contrôles jugés « absurdement complexes » par la communauté, au point que le développeur a conseillé aux joueurs de « penser au vélo : ça vient naturellement une fois qu’on a appris ». Les cartes graphiques Intel Arc ne sont pas supportées du tout. Les avis Steam restent mitigés, en contraste spectaculaire avec les 2 millions de copies vendues annoncées fièrement par Pearl Abyss.

Pearl Abyss, un studio habitué aux controverses

Pour qui connaît Pearl Abyss, le studio derrière Black Desert Online, la polémique n’est pas totalement surprenante. Black Desert Online s’est bâti une réputation aussi solide pour ses graphismes que controversée pour sa monétisation agressive, ses mécaniques « pay-to-win » et ses décisions opaques. Crimson Desert, en développement depuis plus de six ans et présenté à chaque salon comme le projet le plus ambitieux du studio, devait tourner la page.

Avec un moteur graphique propriétaire capable de produire des environnements spectaculaires et des combats parmi les plus fluides du marché, le jeu avait tout pour convaincre. Mais la découverte d’art généré par IA dans un titre vendu 40 euros envoie un message contradictoire : un studio qui investit des années dans un moteur de rendu ultraréaliste, mais qui sous-traite ses peintures décoratives à Midjourney ou DALL-E.

Pearl Abyss a publié un communiqué après le lancement, promettant de « travailler pour apporter des améliorations rapidement », selon PC Gamer. Mais le studio n’a pas abordé les accusations d’art IA, se concentrant sur les problèmes techniques et de compatibilité.

Un débat qui dépasse Crimson Desert

La réaction de la communauté est loin d’être unanime. « C’est le dernier clou dans le cercueil », titre un post Reddit très partagé. Mais d’autres joueurs relativisent. « Je prends des images IA plutôt que des microtransactions n’importe quel jour de la semaine », a rétorqué un utilisateur sur le même fil de discussion.

Ce clivage reflète un débat plus large dans l’industrie du jeu vidéo. Un sondage récent de la Game Developers Conference révélait que seuls 7 % des professionnels du secteur voyaient l’IA générative d’un œil favorable. Pourtant, la pression économique est réelle : les budgets de développement explosent, les équipes grossissent, et la tentation d’automatiser les éléments « secondaires » (textures d’arrière-plan, traductions, éléments décoratifs) grandit à chaque trimestre.

Le problème, c’est que les joueurs de 2026 sont devenus des experts en détection d’IA. Les doigts surnuméraires, les textures fondues, les structures répétitives : ce qui passait inaperçu il y a deux ans saute désormais aux yeux d’une communauté entraînée par des mois de débats sur les deepfakes et les générateurs d’images. Pearl Abyss l’apprend à ses dépens : dans un jeu qui mise tout sur l’immersion visuelle, même un tableau en arrière-plan peut briser l’illusion.

La prochaine mise à jour de Crimson Desert, attendue dans les jours qui viennent, devra décider si ces peintures sont remplacées par du vrai travail d’artiste, ou si Pearl Abyss assume publiquement le recours à l’IA générative. Dans les deux cas, le précédent est posé : les joueurs regardent désormais les murs.